« Et, pour protéger Raymond, elle bouscule Brune qui roule de côté dans son sanglot : et, rêveuse, d’un mouvement qui la mêle à Raymond et qui la berce, elle semble prier, muette, une danse religieuse qui ne veut pas s’interrompre. »
Raymond évoquait ces images : il les voyait toutes deux réconciliées et collaborant gracieusement à son plaisir : éclairs de chair dont l’onction se pose et s’immobilise sur son baiser ; la gravité de leurs yeux à cette minute où, s’accrochant aux épaules de Brune qu’il a comme rivée à son propre émoi, Blonde les contemple et s’abat, petite colombe frémissante sur la bouche de Raymond.
Jeux gracieux et éphémères dont il ne reste qu’une saveur aux lèvres et une image imprécise dans l’imagination qui la recrée. Mais Raymond se souvenait que Blonde était devenue vraiment amoureuse et jalouse : elle usait de ruses pour éloigner Brune. Il s’évada de ces complications qui ne l’amusaient plus. L’amour n’est acceptable qu’entre les êtres de même race…
Pourtant ma Marguerite dorée ? Oui, mais sa beauté exceptionnelle la mettait au-dessus de toutes les aristocraties de l’esprit et de la race. D’ailleurs, ai-je aimé son âme, me suis-je jamais inquiété de ses sentiments autrement que pour m’assurer de toute la ferveur dorée de sa sensualité ?
XIII
Rite s’était réfugiée dans un petit village des Cévennes, à l’abri de toute civilisation : une maison de paysan construite en terre, comme le nid des termites au bord d’un ruisseau anonyme au fond d’une vallée sans nom. Nul bruit que celui des herbes que le vent couche, et le frôlement d’ailes des oiseaux qui percent l’air d’un cri gradué selon les heures du jour. Pas d’autre bibliothèque que les bois aux mille feuilles vivantes, pas d’autre inquiétude que celle qui s’est accrochée à votre chair comme un parasite et que l’on traîne avec soi.
Parfois Rite songeait que peut-être le vrai bonheur résidait dans cette vie diminuée ; parfois aussi, elle voulait secouer cette torpeur et agitait les ailes de son désir et de sa pensée : faire signe à Raymond qu’il vienne, non pas partager avec elle cette inquiétante quiétude, mais la réveiller de ce nirvana où elle allait sombrer, elle, son amour et jusqu’à ses souvenirs ; qu’il l’emporte avec lui, petite bouche de sensualité mystique collée éternellement à sa chair, vivant de son souffle et des mouvements de son être.
Et, avant que cette impulsion ne se soit éteinte dans le vent dont les orgues l’hypnotisaient et l’accrochaient au sol comme les feuilles déjà roussies par le soleil, Rite courut vers le petit bureau de poste de la bourgade lointaine et, sans plus réfléchir, envoya un télégramme à Raymond :
« Rite t’attend. Toute tienne. »
Et déjà, Raymond était là près d’elle, et elle projetait sur le paysage désormais effacé, inexistant, les images de sa vie nouvelle. Au bout du sentier que fixaient ses yeux hallucinés se dressait le fantôme gigantesque de Raymond qui allait la cueillir comme une bruyère du vallon, et l’emporter par delà l’horizon vers leur vraie vie qui allait commencer.