« Alors on comprend que nos écritures et nos styles, malgré leur prétention de s’inscrire dans un marbre éternel, sont en réalité aussi éphémères et aussi fugitifs que la parole et l’organisme qu’elles expriment. Nos livres ne sont que des fantômes, et les vers même les plus fortement frappés ne sont que des photographies sans couleur et sans parfum de nos sensations vivantes.

« Les mots que nous employons pour traduire physiologiquement nos réactions vitales et intellectuelles évoluent extérieurement à l’homme, si bien que la langue d’hier est déjà une langue morte dont nous conservons les feuilles sèches dans ces herbiers que sont nos livres.

« D’ailleurs, si tout à coup les entomologistes de la littérature disparaissaient, les langues évolueraient avec une telle rapidité que peut-être deux générations qui se suivraient ne se comprendraient plus.

« Mais nous nous donnons l’illusion d’œuvrer pour la postérité. En réalité, la postérité demeure pour nous mystérieuse, et on ne peut savoir quelle déformation elle fera de notre pensée actuelle. L’œuvre des écrivains redevient de la matière vivante que les hommes transposeront selon leur sensibilité du moment. Ainsi la vie est une création perpétuelle, un remous, une éternité qui s’écoule comme un fleuve, un fleuve qui prendrait sa source dans la mer même où il se jette.

« Ce roman que j’écris, ce m’est une façon de fixer pour moi des images, de me retrouver moi-même dans ces subtilités de sentiments et de sensations. Je ne saurai jamais l’idée que cette femme d’une somptuosité blanche et dorée pouvait se faire de moi. Avait-elle même conscience de sa beauté ? Sa perfection physique lui semblait une chose si simple et ne la consolait pas des amertumes de la vie. Ce fut peut-être l’impossibilité de nous pénétrer intellectuellement qui fit la violence de notre amour : les amours inoubliables sont celles qui ne coïncident jamais. Inoubliables ? Nos souvenirs, même les plus émouvants, tomberaient dans l’oubli, si parfois nous ne remontions les poids de l’horloge du souvenir. »

Et tout à coup, par delà le souvenir de Marguerite, et comme à travers l’ogive de sa toison d’or, dressée comme un arc de triomphe sur l’allée de sa jeunesse, deux visages de femmes souriaient à Raymond et tendaient vers lui leurs lèvres fraternelles.

Il s’émut à cette évocation de ces deux sœurs, de dix-huit et de dix-neuf ans, qui s’étaient associées pour l’aimer et dont il ne se souvenait plus des petits noms, pourtant prononcés jadis avec tendresse. Elles étaient assez différentes dans leur fraternité pour se compléter l’une l’autre. « Blonde » aux yeux noirs et « Brune » aux yeux bleus, elles semblaient avoir, par un jeu gracieux échangé pour un instant leurs yeux. Raymond aimait respirer et mêler les parfums divers de ces deux chevelures et sentir leurs deux bouches se disputer son baiser. Et si Blonde s’attardait trop longtemps à une intime communion, d’un petit heurt de sa tête obstinée, Brune la délogeait et continuait goulûment le songe interrompu.

Raymond souriait à cette impudeur naïve et comprenait avec quelle sincérité les jeunes filles les plus timides s’extasient devant les intimités de l’homme. Oui, avec la même religiosité que nous mettons, nous autres hommes, à nos adorations et agenouillements devant le sexe de la femme.

« Brune, plus agile, a envahi Raymond de tout son poids parfumé : elle écrase ses petits seins en fleur sur la poitrine de Raymond en mordant sa bouche d’un baiser qui se crispe. La voilà toute agitée comme un arbuste fragile dans le vent de l’orage : elle crie sa violente petite joie et s’abat toute moite sur sa proie. Alors Blonde a presque peur pour Raymond et dit :

«  — Tu vas l’étouffer : tu lui fais mal. »