Le lendemain, elle partit : elle n’emportait avec elle qu’un peu d’argent et les lettres de Raymond. Elle mit encore pour lui un mot à la poste où elle disait son brusque départ et ce besoin d’un isolement où, loin de lui, elle le retrouverait plus intimement.
Raymond trouva cette décision subtile et sage.
— Elle me fuit… vers moi, se dit-il. Mais la rejoindre, ce serait bien grave.
Et il se donna à lui-même quelques semaines pour réfléchir : il lui écrirait, il vérifierait ses sentiments. En attendant, il allait profiter de cette trêve pour écrire quelques articles en retard et mettre au point ses notes sur sa Marguerite dorée : il y avait là dans cette aventure la matière d’un roman qu’il aurait plaisir à écrire pour lui-même, pour la joie de retrouver celui qu’il fut et de fixer ses propres émotions.
Sa chasteté involontaire s’épanchait dans ce livre dont il écrivait presque régulièrement chaque jour une dizaine de petites pages, correspondant aux pages du volume futur ; elles s’accumulaient devant sa table, couvertes des hiéroglyphes de son écriture aristocratique. Ces pages, écrites sur un papier de pur fil, blanc comme la chair de Marguerite, il les voulait pures de toute bavure, de toute tache et de toute impureté ; plutôt que d’y laisser la trace d’une correction inesthétique, il préférait recommencer la page.
D’ailleurs, une hésitation dans l’expression d’une idée ou dans la notation d’une image n’est-elle pas le signe d’une défaillance de l’esprit ? Ne pas poursuivre : retourner en arrière et repartir de l’idée ou de l’image initiales.
Sa Marguerite à la toison d’or revivait dans ces pages, et il était ému d’évoquer la somptueuse sensualité de sa chair. Il écrivait tendu vers elle, encore enivré de son parfum.
« Peut-être, notait-il, ne peut-on faire revivre les gestes de l’amour que si, au moment où on les décrit, on est dans le même état de grâce, dans le même état de désir et d’amour, fût-ce d’un nouvel amour.
« Faire l’amour ou le transcrire en écriture ou en art, c’est la même sensualité qui s’épanche ou se transpose. Et c’est aussi la même fécondation des êtres et des races, car il y a une fructification sensuelle des cerveaux, et il y a aussi des livres qui sont de puissants aphrodisiaques. Que d’êtres qui ne doivent la vie qu’à l’excitation que fut pour leur géniteur une ardente lecture.
« … Le style d’un écrivain, c’est une présence réelle. Nous mettons dans ce rythme des phrases toute notre musique intime, toute notre vibration intime. La langue que nous parlons et écrivons est une adaptation de notre être au monde extérieur, une captation d’images, de sensations et d’idées que nous traduisons par la courbe de notre voix : elle fixe notre parole du moment avec l’émotion de son accent, la sonorité et la sensualité de ses vibrations…