Quelques jours après cette lettre, Rite, malgré sa faiblesse, ne put résister à son désir de revoir Raymond, de se retrouver et de se reconnaître en lui. Mais ils sentirent l’un et l’autre que leur divin secret s’était évaporé comme d’un flacon mal clos, et quoiqu’ils fussent seuls dans cette chambre feutrée et tapissée de livres, ils sentaient une présence invisible, une pensée qui les regardait.

Et puis Rite avait conscience de sa faiblesse physique et se la reprochait comme un crime envers Raymond : elle savait instinctivement que les hommes sont incapables de sacrifice. Tout de même, elle voulut donner à Raymond la joie de caresser et de respirer son corps immobile. Mais comme il se penchait vers ses seins et que son baiser descendait vers l’ogive interdite, elle prit la tête de Raymond dans ses mains et la posa entre ses seins.

— C’est moi qui t’aimerai, dit-elle. Ma bouche te dira toutes les pensées de mon amour et de mon désir. Et je donnerai à la joie de tes yeux ton paysage choisi.

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Lentement Rite s’habillait ; la chair de ses jambes apparaissait plus nue et plus pure sous la soie des bas qu’elle accrochait à ses jarretelles noires. Raymond s’était agenouillé pour baiser le coin de chair nue qui jaillit des bas comme une fleur de désir, et la tentation de son baiser souleva le voile qui adhérait à la belle croupe de Rite. Elle se penchait à cet instant pour accrocher le bouton de son soulier, accusant ainsi l’orbe de sa féminité… Répondant à une pensée secrète :

— Cela, au moins, dit Raymond, est bien à moi.

Rite, tournant vers lui son visage, a souri : elle veut bien ; et déjà les petites mains de Raymond s’emplissent de ses seins, tandis qu’il écrase contre lui la brûlure glacée de sa croupe… Les cheveux de Rite, qu’elle avait réchafaudés, s’écroulent et noient la tête de Raymond. Il l’a prise dans ses bras, portée sur le divan et la console par des baisers de tendre douceur de la douloureuse joie qu’il lui a donnée.

Il semblait maintenant à Rite que leur vie allait reprendre sa plénitude, mais déjà, à la minute de l’adieu, elle sentait qu’ils n’étaient plus seuls et qu’elle-même ne pouvait plus désormais s’isoler dans sa pensée de Raymond. Elle songeait que, ce soir même, on l’interrogerait et qu’on se pencherait sur son silence et sur les images qu’elle voudrait préserver de toute curiosité. Elle songeait qu’on la désirerait, encore toute émue des caresses de Raymond.

Lorsqu’elle fut bien seule avec elle-même dans cette voiture qui la reconduisait à sa prison, elle eut subitement une pensée de révolte contre l’orgueilleux égoïsme de Raymond. Pourquoi, se demandait-elle, ne m’a-t-il pas gardée, emportée loin de ces tristes complications sensuelles et sentimentales. Alors elle prit une détermination subite : elle partirait seule vers des paysages d’apaisement où elle oublierait la douleur des derniers mois et se laverait dans la solitude des images qui avaient blessé sa chair et son âme. Et puis, pensait-elle encore, peut-être que Raymond viendra me rejoindre, et nous retrouverons la pureté de notre ferveur. Elle se reprochait maintenant d’avoir été trop sensible à la sensualité de son mari si tragiquement réveillée. Elle sentait qu’elle allait le détester, et déjà en rentrant ce soir-là elle s’enferma dans sa chambre et se refusa à toute conversation, à toute confidence.