Rite s’était levée ; elle allait pouvoir sortir en voiture. Florentin savait que cette première sortie serait pour une visite à Raymond, et il acceptait cette pensée dont la cruauté le troublait et lui donnait une excitation mystique qu’il n’osait pas formuler. Il avait honte de s’avouer qu’il aimerait Rite au retour de ces visites à Raymond. Il demanda :
— As-tu des nouvelles de « Lui » ?
Rite ferma les yeux et ne répondit pas.
XII
Raymond, ne recevant aucune lettre de Rite, s’était inquiété, d’une inquiétude indignée : il n’imaginait pas qu’ainsi, en plein amour, Rite pût se déprendre de lui. Enfin, au bout de longs jours, il reçut un mot où son amie lui contait la tragique aventure : le rêve d’où avait jailli son nom, la déchirure sanglante…
Tout à fait rassuré, puisque Rite l’aimait toujours :
« Que c’est beau ! s’écria-t-il, c’est pour moi qu’elle a souffert : quelle femme héroïque. »
Il s’inquiétait seulement de savoir si on lui avait abîmé son idole. Et tout de suite il lui écrivit ce qu’il avait souffert, lui, dans cet angoissant et inexplicable silence, et aussi cet horrible tourment d’être privé de son amour à un moment où il ne s’était jamais senti aussi fervent et attiré vers sa chair par un aimant plus puissant. « Au moins, ajoutait-il, tu n’as pas douté de moi, Rite : ma pensée t’a soutenue dans ton martyre : qu’elle soit toujours comme un divin palladium entre toi et ton bourreau. » Et, lyrique, il s’écriait : « O Rite, qu’on ne te touche pas, tu es mienne et tu es sacrée… »
Rite répondit avec une mélancolique simplicité que le bourreau, honteux de sa cruauté, une cruauté, hélas ! lourde d’amour, s’était adouci et qu’il avait été, qu’il était encore le plus tendre des gardes-malades : « Souviens-toi, continuait-elle, de notre espoir de jadis qu’il me trompe, qu’il me fuie et s’évade enfin de ma vie. Mais non, il est plus que jamais attaché à moi… » Et elle lui faisait comprendre la ferveur morbide de ses sentiments. Elle écrivit de longues pages sur ce sujet, se complaisant à la description de cette singulière psychologie… Elle disait encore qu’elle ne pouvait pas ne pas être touchée de l’obstination de cet homme à l’aimer infidèle, à l’aimer surtout infidèle : « Il t’accepte dans sa vie, parce que, dit-il, c’est toi qui m’as faite la Rite surnaturelle que je suis… C’est si vrai, Raymond, qu’il me semble qu’en effet, on ne peut pas être jaloux de toi. Et si tu disparaissais de ma pauvre vie, je m’enorgueillirais encore de me sentir celle que tu as aimée et faite un peu à ton image… Oui, s’il était possible que d’autres hommes que mon mari m’aiment, c’est la Rite de Raymond qu’ils aimeraient, eux aussi, en moi. »