Durant ces semaines silencieuses, il avait longuement médité, réfléchi, il avait plus vécu intérieurement que pendant tout le reste de son existence. Il confessa timidement à Rite la sorte de respect qu’il éprouvait maintenant pour Raymond.

— Puisqu’il t’aime, il fait partie de ta vie, de notre vie. Oui, j’ai souffert comme un dieu, mais cette souffrance pour toi m’a fait te mieux comprendre, te mieux admirer… à travers lui.

Il avoua encore que, dans ses premiers jours de douleur et de prostration, tandis que Rite était réfugiée dans une sorte de léthargie protectrice, mû par une invincible curiosité et un besoin d’ajouter encore à sa torture, il avait fouillé les tiroirs secrets de Rite et découvert les lettres de Raymond. Il était imprégné de ces mots d’amour, de sensualité et d’inquiétude mystique ; il avait ainsi vécu leur amour qui était comme une idéalisation et une conscience du sien, demeuré jusqu’alors obscur en lui parce qu’il n’avait su trouver les mots qui le précisaient…

— Maintenant, j’ai compris ta beauté, ta divinité de femme. Mais c’est par lui, Rite, que je t’ai trouvée : tu es celle qu’il t’a faite et c’est sa Rite que j’aime.

Et, sans qu’il s’en doutât peut-être, il entrait aussi dans son nouveau sentiment une sorte de masochisme, et depuis qu’il avait goûté à cette noble volupté de la souffrance, il se voulait toute sa vie crucifié à cette croix.

Masochisme ! il ne connaissait même pas cette dérivation de l’instinct sexuel, si instinctive à l’homme qu’il semble bien qu’elle ait toujours existé : on la trouve dans les religions publiques et privées : fustigations, avilissements, flagellations, physiques et morales, piétinements et écrasements divins.

… L’amant, en tous les siècles, qui aima sa torture, fut un masochiste avant Sacher-Masoch. Toujours des hommes ont aimé être piétinés, humiliés, battus. C’est un orgueil et une excitation que d’être martyrisé, et il n’y a peut-être de véritable volupté que dans la douleur.

… Chaque jour, maintenant, Florentin venait se confesser à Rite, et il tentait aussi de lui arracher des confidences, des précisions aux évocations des lettres. Il se complaisait à imaginer ces pariades divinisées par le sentiment, et il lui semblait qu’il y participait. Il récitait des phrases lues dans les lettres de Raymond et qui s’étaient imprimées en lui : il était Raymond, et, penché vers Rite, il baisait ses yeux et cherchait sa bouche qui fuyait.

— Ne me trouble pas, dit-elle…, tu sais que je suis… blessée… encore…

Mais en même temps qu’elle prononçait ce mot, elle se souvenait de la minute où il l’avait si virilement poignardée, et pour lui montrer qu’elle lui avait pardonné, elle lui tendit sa bouche entr’ouverte : il y écrasa un baiser dont il s’arracha pour tomber à genoux devant Rite, la tête dans sa robe, en sanglotant. Émue, Rite mêla sa plainte et ses larmes aux siennes ; ils ne savaient pas la vraie raison de leurs pleurs, dont ils sentaient seulement la voluptueuse brûlure.