— Les hommes, comme les enfants, songeait-il, jouent à n’être pas eux-mêmes : nous sommes tous des comédiens qui jouons des rôles en vérité aussi puérils et inutiles que ces jeux de petits bateaux lancés sur le songe de ce bassin. Peut-être même que la vie n’est acceptable qu’ainsi transmuée en comédie ou en tragédie : en jeux. Les moments où l’homme n’est pas en scène pour la comédie qu’il se joue sont des moments d’ennui ou de désespoir où il sent le vide de son être éphémère. Le croyant qui cesse de jouer à l’éternité perd pied dans le néant de sa fugitive animalité. Mais, en réalité, l’homme échappe facilement à cette dangereuse conscience de la vie, car il possède en lui-même tout une friperie de costumes et de masques où cacher son véritable visage. Ces masques de son visage, de son corps et de son âme, il les revêt même lorsqu’il est seul avec lui-même, car c’est surtout à soi-même qu’on doit se jouer la comédie : médiocre, incapable d’une pensée vivante et personnelle, on se créera grand penseur, écrivain, artiste, et on arrivera à en donner et à s’en donner l’illusion ; disgracié physiquement, on aura l’ambition d’être admiré pour sa beauté, d’être aimé de la plus belle femme, et on y réussira, tandis que le vrai grand homme, lassé de sa supériorité réelle, dédaignera l’œuvre où il pourrait la refléter et se donnera la joie d’être estimé pour une futilité : la danse, les échecs, la musique, la vanité des galons, des décorations, des succès féminins.
L’homme est un comédien apte à tous les rôles qu’il se suggestionne, et c’est peut-être les rôles pour lesquels il est le moins doué naturellement qu’il joue le mieux, parce qu’il y met l’ambition de réaliser la chose la plus difficile… C’est peut-être pour cela que le monde appartient aux imbéciles qui se croient intelligents et qui le sont, puisqu’ils le croient, tandis que les êtres supérieurs doutent d’eux-mêmes, se jugent inférieurs… et le sont.
Cet enfant, costumé en marin, se croit, sans doute, à cette heure crépusculaire, le plus grand corsaire qu’on aie jamais imaginé… et moi-même qui souris de son illusion, je ne sais plus me retrouver moi-même, sous le projecteur de mes hallucinations : je vais comme un tropisme attiré par la lumière et le parfum de Simone.
Raymond regarda l’heure à sa montre :
— Je suis presque en retard. C’est bien…
Elle est là, debout, devant lui, un peu plus pâle dans la lumière du soir qui fait ses yeux plus sombres et l’éclair de son sourire plus rayonnant.
Raymond s’est assis près d’elle sur un petit divan bas : il a pris sa main dans la sienne et la baise ; mais elle, d’un mouvement spontané, appuie contre son sein la tête de Raymond.
— Faut-il baiser son cou, atteindre déjà sa bouche ? se demande-t-il.
Il se dégage doucement et s’agenouille pour une adoration et une contemplation muettes, comprenant combien il est difficile, en ces premières minutes, de trouver les mots qui seraient ceux que l’on écoute dans le silence.