Elle ajouta, en souriant :

— Non, ne me touche pas, Raymond. Tu serais encore un peu seul… Et puis non, pas ainsi, comme par surprise et dans cette impudeur de nos vêtures.

Et Raymond sut gré à Simone d’avoir arrêté son élan de bonne volonté et de ne l’avoir pas obligé à d’inesthétiques approches.

— Ne sois pas triste, Raymond : dans deux jours je viendrai vers toi et je me donnerai toute à toi, sans vaine pudeur, puisque déjà, en pensée, je suis tienne.

Raymond n’était pas affligé : il eût même été fort peiné de cet incomplet décorticage de Simone, et si gêné aussi de se montrer lui-même dans une exaltation comme entravée.

Debout, pour l’adieu, il tient Simone dans ses mains, la serre contre lui et lui fait sentir encore la ferveur d’une émotion qu’il lui gardera. Elle demeure ainsi contre lui ; de son corsage qui s’est ouvert, un sein a jailli, si blanc dans le soir qu’à l’émotion sensuelle de Raymond qui le baise se mêle une émotion intellectuelle. Simone s’arrache à cette étreinte dont elle veut pourtant se sentir liée, enveloppée jusqu’à la minute de la divine détente, et, un peu titubante, elle s’en va, silencieuse, lourde de son désir qu’elle garde en elle comme un dieu.

XVII

Déjà Raymond s’apprête à la communion promise : il a caché un peu sous des verdures et sous des fleurs vives l’accumulation trop sévère de ses livres. Il eût voulu reconstituer pour Simone l’atmosphère de son enfance en son petit manoir normand dont le paysage disparu demeurait le vrai décor de sa vie intérieure. Des images se poursuivaient en lui comme des nuages chassés par le vent dans un ciel d’automne. Assis dans le fauteuil d’osier où Simone avait laissé son empreinte, il les suivait du regard…

« Une buée monte de la terre au soleil couchant, l’été, enveloppant les choses, les arbres et les bêtes qui dorment, d’une fine mousseline mouillée…

« Les odeurs se soulèvent, les feuilles de peuplier, pièces d’or de contes de fée, pleuvent et versent leur parfum de pourriture neuve… L’avenue de hêtres, allée de cathédrale gigantesque, s’imprécise, et l’incertitude de son dôme la stylise, en fait une émouvante architecture… Le brouillard nous gagne comme la mer montante ; on se sent perdu : le paysage n’a plus de rives. Il n’y a plus d’arbres, plus de haies, plus de sol même : on vogue dans une onde immatérielle, lumineuse encore, mais qui s’éteint peu à peu comme le corps d’une méduse qu’on a sortie de la mer…