« C’est la nuit qui s’est levée du sol entr’ouvert et, fumée imperceptible, s’est heurtée à tous les angles du paysage, s’est accrochée à la coupelle des arbres et dans leurs chevelures ; à travers les branches, elle a gagné le plafond très bas du ciel. Le monde entier est envahi de cette fumée : j’étouffe. J’ai peur. J’entends mon pas qui sonne sur la terre caillouteuse et se heurte à de grosses pierres ; des branches mouillées de nuit cinglent mon visage et emplissent ma bouche d’un goût de verdure pâlie…

« Voici l’étang, invisible et froid : je devine la voilette verte qui cache son visage et dont les mailles, que les bœufs ont déchirées en s’abreuvant, vont se réparer silencieusement dans la nuit… Rentrer dans la maison secouée par le vent qui se glisse dans les couloirs comme dans des tuyaux d’orgue… Ma bougie veille à côté de moi : mon ombre s’agrandit, empiète sur le plafond où elle se brise : elle répète tous mes gestes, les exagère ironiquement, semble se moquer de moi. La bougie a clignoté ses dernières heures, elle est morte : l’ombre est rentrée en moi-même : la nuit est noire comme la mort. Immobile, je suis comme une momie éternisée où seule ma pensée vacille encore et veille sous des bandelettes d’images…


Le film des souvenirs se déroulait, mêlant les années et les saisons. Raymond prit dans une petite coupe de cristal une cigarette que Simone avait tenue dans sa bouche et qu’elle n’avait pas allumée : c’était un peu de ses lèvres qu’il aspirait. Dehors, c’est le silence absolu, le vrai silence des champs. Il songe aux enlianements que la nuit emporte comme le courant d’un fleuve, aux accords qui se prolongent, aux plaintes graduées des amants qui se martyrisent, à tous les déclenchements des chairs parfumées. Il songe à Simone et s’agenouille en pensée, près du lit, où, étendue dans la gravité du sommeil, elle lui évoque la Vénus du Titien dont la main se parfume à son propre songe.


Cinq heures. Raymond attend Simone. Penché à la fenêtre, il interroge la rue : chaque taxi est un espoir qui se précipite, chaque silhouette lointaine de femme est une Simone. Il aimait cette petite angoisse de l’attente amoureuse, lorsqu’il était sûr qu’on viendrait. Elle viendra : elle s’est préparée à cette visite un peu nuptiale avec une piété un peu mystique. Et il songeait aux purifications parfumées, ou plutôt qui développent le parfum de la chair : il ne voulait, en effet, qu’aucun parfum étranger ne voile la divine et personnelle odeur de la femme. « Cette odeur de leur sang et de leur onctueuse sève, c’est, plus encore peut-être que la musique de leur âme, ce qui nous enchaîne à elle. D’ailleurs la femme a le parfum de son âme et de son intelligence. »

Instinctivement, Raymond avait plongé son visage dans les plis secrets d’une rose rouge ; il lui parlait avec tendresse, et c’était déjà l’âme de Simone dont l’encens l’enveloppait de ses subtiles volutes.

Mais maintenant les battements de son horloge de porcelaine lui scandaient des minutes plus lourdes : la lumière plus sereine de six heures aggravait son inquiétude, et c’était presque comme si Simone était déjà repartie. Un peu agité, il avait inspecté l’escalier, interrogé la spirale de ce puits et, s’abandonnant au destin, il était rentré vers son attente immobile, laissant derrière lui la porte de l’escalier entr’ouverte…

Un peu pâle, troublé comme si désormais Simone ne viendrait plus jamais, il s’assit dans son fauteuil de fakir et, fermant les yeux, il écouta les battements de son cœur et de ses pensées. Une de ces pensées s’accrocha à l’image de Rite un instant surgie, et il aurait presque voulu être maintenant assuré d’une longue solitude pour lui écrire, la rassurer de l’angoissante torture où il l’avait laissée. Le fantôme de Rite s’était assis sur ses genoux et, tout à coup, il sentit à son cou la fraîcheur parfumée de deux bras, tandis qu’une bouche un peu tremblante écrasait ses yeux clos.

C’était Simone qui, sans qu’il l’entendît, était entrée, à pas feutrés, par la porte laissée entr’ouverte et venait de baiser son songe. En même temps, le fantôme de Rite s’était évanoui devant la réalité de Simone.