— Toi ! enfin, dit Raymond.

— Oui, répondit Simone, moi toute, et toute ma vie à toi.

Elle s’était agenouillée devant lui, plus blanche qu’un magnolia, ses grands yeux noirs illuminés levés vers lui et pleins d’une si ardente mysticité que Raymond sentit tout à coup ses yeux se mouiller d’émotion. Il prit la belle tête de Simone dans ses mains, et il eut une seconde l’impression inoubliable de tenir entre ses doigts la chose la plus précieuse et la plus parfaite du monde : sensation qui dépasse le désir. Il contemplait cette petite bouche dont le dessein et le sourire étaient une lumière qui semblait éclairer toute la pièce.

Lentement, Simone s’était levée et avait posé la lumière de son sourire contre la bouche de Raymond. Ils burent longuement leurs souffles, s’installant dans ce baiser qui faisait lever leur chair. Et puis, sans quitter cette bouche qui s’accrochait à la sienne, Raymond avait pris Simone dans ses bras et l’avait portée sur le divan, dans la pénombre d’une petite pièce où veillait une lampe bleue. Déjà sa main se parfumait au secret de Simone qui s’ouvrait à elle ; mais Simone ne voulut pas s’abandonner à ces prémisses incomplètes. Gravement, elle se dévêtit et apparut à Raymond dans sa blanche nudité qu’elle enliana à la nudité de Raymond. Longue possession immobilisée dont ils écoutaient le heurt intérieur et la lente prière qui montait comme un hymne à leur cerveau. Ils demeurèrent ainsi dans cette communion silencieuse où les battements de leurs chairs rythmaient leurs pensées. Englouti dans le songe parfumé où il se déchirait, Raymond broutait la salure mouillée des aisselles, tandis que ses mains dessinaient la ligne de ce corps et le vêtaient du fluide de sa caresse.

Sous son baiser, les fraises des seins s’étaient levées et tendues vers ses lèvres. Maintenant, ils jouent comme des enfants, et, tout à coup, Raymond a senti sa tête emprisonnée dans l’étau des jambes de Simone qu’il respire. Il la tient dans ses mains comme une coupe où ses lèvres boivent lentement. Elle ferme les yeux et écoute monter en elle une plainte qui s’angoisse et s’étouffe en un battement de tout son être. Ses deux mains pressent contre l’émotion de sa chair le baiser de Raymond qui boit son parfum.

Raymond demeure silencieusement enivré dans cet encens, se faisant un collier de blancheur des longues jambes de Simone. Alors, avec des mots, encore parfumés d’elle, il lui dit sa beauté et la mystérieuse correspondance de ses gestes d’offrance et d’amour avec l’expression de ses yeux et de son sourire. Il se retrouvait en elle si merveilleusement celui qu’il avait toujours cherché qu’il avait, disait-il, la sensation de ne plus rien désirer au delà d’elle-même. Elle serait pour lui l’amante de sa chair et de son intelligence ; et la fraternité de leurs êtres, leur identification leur paraissait déjà si parfaite qu’elle leur semblait presque incestueuse.

— Oui, parle-moi, Raymond, disait Simone : ta parole est une présence, une possession prolongée dans mon âme. Tout mon être s’accroche à tes mots, et puis aussi tes pensées me révèlent à moi-même. Oui, les pensées, les désirs obscurs de mon enfance, de ma vie, s’éclairent à la lumière de ton intelligence. Car, Raymond, plus encore que ma chair, c’est mon âme que je te donne, avec la même impudeur que mon corps. Je ne veux pas avoir de secrets pour toi : que tu sois mon refuge contre mes incertitudes et mes doutes. Tu seras ma volonté aux heures de défaillance, et mon exaltation aux minutes découragées. Je te parlerai de moi, comme parfois j’ose me parler de moi-même à moi-même, et je trouverai dans ton assentiment le courage ou l’orgueil de me contempler dans ma sincérité.

La nuit était peu à peu tombée sur leurs confidences. Simone ne voulut pas se lever pour dîner ; Raymond lui apporta des fruits et des gâteaux et ils burent des vins dorés dont ils grisèrent leur fatigue. Simone jeta vite la cigarette qu’elle venait d’allumer : elle avait hâte de se perdre encore dans l’hallucination de sa joie. Elle s’est glissée, comme un serpent de tendresse, le long du corps de Raymond qui s’abandonna à cette tendre curiosité. La petite bouche de sensualité rêveuse parcourt sa chair, éveille la fragilité de ses mamelons d’homme dont elle caresse son baiser, et puis elle s’est immobilisée, grave, tout emplie du fruit qu’elle convoitait secrètement.

— Donne-moi ta bouche, Raymond, je veux que tu te communies de ma communion.

« Maintenant, dit-elle en souriant, c’est toi qui es mon cheval de rêves : obéis à mes impulsions, Raymond, obéis au commandement de ma voix. Et elle se précipitait, retombant sous le galop qui la soulevait et l’éclaboussait de son éclair et de son écume.