D’un commandement bref, elle savait arrêter l’élan de la course, afin d’en perpétuer le divin essoufflement. S’arrêter d’une brève contraction au bord du précipice et reprendre la lente ascension vers la suprême détente où s’éteint la lumière du désir. Elle disait encore, d’une voix un peu angoissée :
— Attends-moi, Raymond, je suis loin encore, je cours vers toi… Vois, je t’ai rejoint, donne-moi ta main… et faisons ensemble ce bond dans la lumière.
Et puis, comme attendrie de la plénitude détendue de son vol, les ailes repliées, Simone s’abattit sur le corps de Raymond et le couvrit du baiser de toute sa chair émue et reconnaissante.
Simone s’était endormie, et Raymond, qui retenait sa respiration pour ne pas l’éveiller, souriait en évoquant le dernier geste de Simone, geste de tendresse où elle avait appuyé contre sa joue l’élan encore mal éteint du thyrse sacré. Elle avait mis dans ce baiser d’adieu une telle maternelle effusion que Raymond en avait été troublé. Il contemplait maintenant la quiétude de Simone emportée dans le courant du sommeil ; seul le rythme de la respiration soulevait ses seins, et, à son cou, la pulsation d’une artère faisait battre son sang. Ses paupières closes faisaient plus blanche la pâleur de son visage et lui donnaient la gravité de la mort.
Raymond demeure de longues heures à contempler, à respirer le sommeil de Simone, ne voulant perdre aucune minute, aucune attitude de la beauté qu’elle lui donnait. Il entrait dans son admiration une sorte de sentiment religieux, de timidité religieuse.
La conscience qu’il prenait de cette beauté miraculeuse de Simone le faisait presque douter de lui-même : déjà se glissait en lui le doute qu’il cultiverait avec une douloureuse insistance : « Il n’est pas possible qu’elle m’aime. » Incertitude dont il ne voulait pas guérir et qu’aucune parole d’absolu, aucun geste de parfait abandon ne rassureraient complètement. Instinctivement peut-être, il se réfugiait dans cette incertitude qui nimbait Simone d’une auréole de divinité inaccessible. Ce que nous aimons dans la vie et dans les êtres, c’est ce qui, en eux, est et demeure inatteignable.
Simone s’éveilla dans le bleu fragile de l’aube, et, toute rafraîchie par le sommeil, elle donna à Raymond son parfum du matin, le dominant de sa frêle majesté.
Ils prolongèrent jusqu’après midi cet épuisement d’eux-mêmes qui exaltait leur cerveau et faisait jaillir de leurs lèvres les mots qui précisent les sentiments encore incertains. Mots qui sont comme l’expression instinctive d’une sensation immédiatement intellectualisée.
Dans cette communion de leurs chairs, ils se donnaient toutes les images accumulées de leur enfance et de leur jeunesse, et ils avaient cette sensation momentanée de ne s’être jamais quittés ; les souvenirs qu’ils évoquaient semblaient réveiller en eux une vie antérieure où ils avaient joué enfants dans les allées du même parc enchanté.
Raymond écoutait les confidences de Simone et la possédait ainsi dans toutes les années qui n’avaient été qu’une longue et inquiète recherche de son amour.