— Comme la plupart des jeunes filles de notre monde, disait Simone, je me suis mariée pour être libre, malgré les risques de l’aventure. Ce qu’il faut d’abord, c’est s’évader de la tutelle et de l’égoïsme de ses parents. Instinctivement, tout être sent qu’il ne se développera qu’autant qu’il réagira contre le milieu familial. Le mariage, c’est le premier round de la vie : il s’agit de vaincre son mari, son adversaire. Alors, soit qu’on le garde comme décor d’honnêteté, soit que, comme moi, on le rejette comme une bête morte, on est libre, et la vie commence…
— Et les enfants, Simone ? demanda Raymond.
— Le divorce leur donne un double foyer, et ce double courant d’idées fortifie en eux les dons d’observation, d’inhibition, le sens critique, et leur permet aussi de se choisir, par delà tous les devoirs inscrits dans les manuels, leurs vraies sympathies.
« Mon petit m’aime parce que je suis belle, et que la beauté, en somme, c’est peut-être le plus sûr symbole de la raison ; je lui apprends à mépriser les petites croyances et les petites querelles religieuses de son autre famille, et je sens d’ailleurs si bien qu’il est uniquement mon enfant à moi ; un père, ce n’est presque rien : une goutte de levain…
« Le mariage ! je regrette presque maintenant cette inutile expérience. J’aurais dû avoir le courage de me lancer seule dans la vie (oh ! je dis cela sans aucune idée de revendication sociale ! je ne suis pas féministe !). Mais, libre, j’aurais été puiser des enfants aux meilleures sources, aux meilleures races ; j’aurais mis de la fantaisie et de la variété dans les hérédités : expériences comme le greffage et le bouturage des roses : bouturage des chairs, des cœurs, culture des formes, des lignes et des couleurs… quel jeu divin !
« La société m’eût chassée de son parc aux étroites palissades, mais qu’importe : ce qu’on appelle la société, ce n’est qu’un collier de beau style dont on enchaîne les individus comme les chiens de race : lévriers de divan… Oh ! les courses à travers la steppe.
— Vous êtes un beau lévrier, Simone.
— Peut-être, Raymond, mais un lévrier qui veut choisir son maître en toute liberté. Si je viens m’agenouiller devant toi, Raymond, c’est que j’aime tes mains qui me rassurent et me caressent, tes petites mains intelligentes et douces comme des lèvres. Si je t’aime, c’est que je sens en toi un attachement de maître qui doute de son autorité. C’est moi, ton esclave, qui ai vaincu ton orgueil. Songe, Raymond, que tu es pour moi l’être le plus parfait ! Alors, lorsque je te vois tout tremblant d’émotion devant ma beauté offerte, quel orgueil j’ai d’être moi-même !
— Oui, Simone ; on aime les êtres pour le sentiment de puissance qu’ils nous donnent. Il faut que l’amour soit cela : une double exaltation. Les êtres sont dans la vie ce que l’amour les a faits, et ils ne redescendent jamais du faîte où l’amour les a fait monter. Ceux qui ont été aimés avec cette plénitude en gardent toute leur vie un rayonnement, une sagesse aussi, car quelle passion vaudrait celle-là qui nous met à l’abri des inutiles petites ambitions ? La gloire elle-même n’est auprès de l’amour qu’une belle prostituée : la gloire, c’est l’amour de la foule : l’amour, c’est l’amour de l’être choisi, le plus noble et le plus beau, celui qui nous divinisera…
— Parle-moi encore, dit Simone en appuyant la tête de Raymond contre la sienne : tes mots entrent en moi comme des baisers : ils tombent sur mon front, sur mes yeux, sur ma bouche, sur mes seins, sur mon ventre : tes mots, ce sont encore tes mains qui me prennent, tes lèvres qui me boivent, et ma bouche qui s’ouvre à tes mots se mouille du désir de te donner encore ma blancheur parfumée que tu exaltes. Tout mon être est un baiser mouillé vers toi…