« Il faut aussi en amour savoir se quitter pour, dans une solitude réfléchie, diriger cet amour, l’analyser, en prendre une réelle conscience. L’amour, ce n’est en somme que la culture de son intelligence, de sa sensibilité et de sa sensualité. Aimer une femme, c’est s’aimer soi-même en cette femme.
« Je vais donc pouvoir, enfin, continuait Raymond, en allumant une cigarette, mettre un peu en ordre la gerbe de nos sentiments et de nos images, les noter dans la solitude et pour moi-même ; je sais trop combien nos sensations, même les plus vives, sont fugitives si nous ne leur donnons cette éternité, peut-être mensongère encore, de l’écriture. Vivre même intensément les plus somptueuses passions, ce n’est rien si nous ne savons esthétiquement emprisonner ces instants dans un rythme ou dans la courbe d’une image. O Rite, ton amour serait vain, aussi vain que les amours bleues des libellules, si mon cerveau ne le créait pas à chaque minute et si mon instinct d’éternité ne lui donnait pas déjà comme une immobilité de statue dans un temple.
« Je veux que ton odeur de femme que j’ai respirée comme le plus émouvant des poèmes, parfume les siècles et que les jeunes hommes qui viendront après nous, viennent boire à cette source de mes songes.
Et, devant Raymond qui était rentré chez lui et s’était assis à sa table, le fantôme blanc de Rite s’était dressé, agrandi, et à travers l’ogive de ses cuisses, il regardait dans le ciel au-dessus des toits, poindre les premières étoiles.
Raymond se souvenait de leur première soirée, déjà illuminée d’une subite et ardente sensualité. Dès que cette porte s’était refermée sur leur solitude, il avait, sans dire une parole, ouvert son corsage et posé sa tête entre ses seins. Elle s’était tout de suite voulue nue, pour être plus pure et sa chair blanche, veinée de bleu, lui fut une apparition inoubliable, une lumière qui depuis jamais ne s’était éteinte.
— Elle est là, dit Raymond, elle est toujours là, plus réelle que la blancheur réelle de cette Bacchante de marbre qui domine ma cheminée.
« Je baisai sa bouche qui s’ouvrit comme une blessure, je tenais sa tête blonde dans mes mains, et là, debout, sa chair seule éclairant la nuit, silencieusement nos deux corps se sont unis en une instinctive et subite inclusion dans le frémissement de sa chair mouillée comme les roses du matin.
« Je la pris dans mes bras et la portai sur le divan, baisant ses seins qui s’offraient à mes lèvres. Alors, je m’agenouillai devant ce corps embaumé de sa propre tendresse et je demeurai longtemps enfermé dans ce parfum qui se soulevait vers la sélection de ma bouche…
« — Je suis tienne, Raymond », disait-elle, en une plainte musicale qui suivait la courbe ascendante de son trouble déjà rasséréné.
« Mais du plus profond d’elle-même, inépuisablement, montait cette plainte inguérissable qui retombait toujours sur elle-même.