— Parfum subtil, synthèse extatique du monde, je t’évoque, et voici que surgit l’élan sacré de ton corps pâle et souple où s’enroulent les volutes musicales de ma pensée. Tous les mots qui s’envolent de ma bouche ont l’odeur salée de ton amour. C’est ton parfum unique que pleurent les larmes qui tombent dans mon sourire ; c’est lui que je mâche dans la saveur un peu acre de cette feuille morte que le vent colle à mon inutile baiser, ô mon parfum, ma douleur, mon regret, mon amour…

« Tout mon être, traînant les images de sa vie, sa philosophie ironique et sa décourageante conception du monde, tous les mouvements de mon corps et de mon esprit ne sont plus qu’une paille fragile emportée vers le gouffre étroit de ton ventre, ô mon parfum, ma douleur, mon regret, mon amour…

« L’âcreté des écorces au printemps, quand la sève se mouille de joie neuve et soulève la chair des arbres qui s’érigent, ce m’est le goût mystique de ta joie, la sève de ton corps, le sang de ta blessure secrète, ô mon parfum, ma douleur, mon regret, mon amour…

« J’ai tenu dans mes mains la pensée de la belle tête si blanche dans les feuillages noirs de tes cheveux ; tes yeux levés vers moi montaient comme des astres dans la nuit, ô mon parfum, ma douleur, mon regret, mon amour.

Raymond sentait son amour pour Simone s’aggraver dans l’inquiétude et le silence, en même temps qu’il éprouvait une grande intensité de vie intérieure où ses jugements et ses pensées venaient se brûler. Nous jugeons la vie d’après nos passions et ce sont même nos passions qui éclairent notre vie. La sérénité des vieillards, c’est la sérénité de la nuit : c’est l’obscurité.

— On dit, réfléchit Raymond, que nos passions nous aveuglent. Oui, mais à la façon du soleil dont la lumière donne leur valeur aux objets.


Quelques lettres de Rite dormaient sur la table de Raymond : il n’avait pas voulu les ouvrir, indifférent à tout ce qui n’était pas l’amour de Simone. Il prit ces lettres dans sa main et sourit en songeant aux vaines tendresses, aux baisers fanés que contenaient ces fragiles enveloppes.

— En ces jours d’angoisse, peut-être injustifiée d’ailleurs, pensa Raymond, les épanchements de Rite me seraient d’une trop cruelle ironie. J’attendrai, pour communier à ces tendresses mortes, d’avoir retrouvé Simone.

Et pour occuper les heures vides, Raymond alla visiter Madeleine qui s’inquiétait de son silence et de son absence. Elle était, en effet, rentrée à Paris et avait organisé sa vie, plus étroitement encore, autour de son petit dieu. Seul Morangis était demeuré leur visiteur presque quotidien : Dionys, décidément doué pour la musique, semblait devoir devenir son disciple, et Morangis trouvait dans les dispositions musicales du jeune homme une raison nouvelle de s’attacher à lui. Il remarquait que les jeunes gens d’une sexualité un peu déviée étaient en général très doués pour les arts : poésie, musique, peinture, etc… Il épiloguerait avec Raymond sur ce sujet ; Madeleine, d’ailleurs, était très heureuse de sentir son Dionys attiré vers une carrière assez indéterminée qui n’exigerait aucun internement dans des écoles : ainsi, elle le garderait près d’elle et satisferait aux exigences de son devoir et de son égoïsme.