— Et puis, ajouta Raymond, auquel elle expliquait cette sage combinaison, il est bien inutile d’encombrer de science vaine la jeune intelligence de cet enfant dont le génie est dans sa beauté. Il est lui-même la propre réalisation esthétique de son âme. Que la musique et la danse donnent à ce beau corps sa parfaite eurythmie, et l’amour y ajoutera son rayonnement. Homme pour les femmes et femme pour les hommes, il est une sorte d’androgyne synthèse de la vie, mais condamné par cela même à une manière de stérilité.
Puis, changeant la conversation, Raymond demanda à Madeleine dans quel état d’âme elle avait laissé son lévite amoureux et d’une chasteté si mystérieusement vicieuse.
— J’ai longuement rêvé à son aventure, dit-il, et cherché les raisons de sa fuite devant ton offrande trop belle et trop réelle. Sa renonciation, Madeleine, ne fut peut-être pas aussi héroïque qu’elle t’a semblé ; elle fut peut-être seulement déterminée par l’impuissance où il se sentait devant la réalisation imprévue de son rêve. Il a fui, Madeleine…, parce qu’il ne pouvait pas combattre. Combien d’amoureux, incapables de prouver leur passion à la femme qu’ils désirent, se délivrent devant son image évoquée du rêve qui les obsède !…
— Peut-être, répondit Madeleine, mais je veux tout de même voir dans cette timidité une preuve d’amour mystique. C’est d’ailleurs beaucoup mieux ainsi et j’aurais sans doute regretté mon geste de pitié, si…
— Oui, Madeleine, mais laissons ce sorcier de village à genoux devant son symbole, et ne sourions pas trop de la naïveté de ses rites sexuels. Nous sommes tous un peu semblables à lui, nous qui souvent, dans les bras d’une femme réelle, ne trouvons l’inspiration amoureuse qu’en évoquant l’image d’une autre femme où même le souvenir d’une lecture. Nous possédons tous, dans le tiroir secret de notre subconscient, un symbole idéal de la femme dont les femmes que nous croyons aimer ne sont que d’imparfaites répliques.
A cet instant, Morangis entra tenant Dionys par la main. Madeleine reprit possession de son jeune amant avec un sourire où semblait fondre l’inquiétude secrète des dernières minutes. Maintenant, confortablement installée dans la chaude sérénité du moment, elle interrogeait Morangis sur ce concert où il avait bien voulu conduire Dionys.
— Du Beethoven, du Mozart, du Schumann, du Chopin… c’est très beau, répondit Morangis ; mais il n’y a plus dans ces musiques, même pour la fraîche inculture de cet enfant, aucun élément de nouveauté. Musique rétrospective qui ne correspond plus à rien et qu’il ne faut connaître que pour comprendre l’évolution de la sensibilité musicale. Se réunir dans un hangar aussi désolé et désolant que la salle Gaveau pour entendre ces divines rengaines, cela me semble aussi vain que si de jeunes poètes s’assemblaient à la mairie du VIe arrondissement pour écouter le Songe d’Athalie, les stances du Cid ou les Nuits de Musset…
XIX
Simone était revenue, sûre d’elle-même et sûre de Raymond. Son absence avait-elle été une épreuve qu’elle avait voulu s’imposer à elle-même ? Elle dit simplement, à cette minute du revoir où les yeux de Raymond cherchaient dans ses yeux le secret de sa pensée :
— Fais de moi ce que tu voudras.