Et lorsqu’à nouveau leurs bouches s’accordèrent pour la symphonie sensuelle et qu’ils se sentirent emportés dans le remous de leur joie, Simone s’écria que maintenant elle ne se sentait plus seule dans son exaltation et n’avait plus cette sensation un peu inquiétante d’être la proie d’un jeune faune qui avait soulevé le voile d’Antiope de sa nudité détendue.
— Cette sensation m’empêchait de m’abandonner complètement à toi, Raymond, de sentir ma pensée se fondre dans ton baiser comme un fruit dans la bouche. Je t’aime parce que je me suis identifiée à toi par une sorte de mimétisme physique et mental : ma voix a pris un peu de l’intonation grave de la tienne, et je me surprends à des gestes qui imitent instinctivement tes gestes. N’as-tu pas remarqué déjà que mon écriture, tout en gardant sa féminité, cherchait à imiter la subtilité précise de tes chers petits hiéroglyphes ? Et quant à mes pensées, Raymond, elles ne sont plus, elles ne veulent plus être que la répercussion des tiennes.
« Là-bas dans ma solitude un peu volontaire, je me suis sentie plus irrésistiblement envahie par toi que j’avais un peu voulu chasser. Oui, j’ai eu peur de cette emprise à laquelle je me suis enfin abandonnée avec la joie d’une Carmélite qui renonce au monde pour son dieu.
Ce furent alors les rendez-vous quotidiens : la vie s’organisait comme définitivement. Simone s’abandonnait jusqu’à l’épuisement et à l’évanouissement : sa chair pâle pâlissait encore sous l’étreinte dominatrice de Raymond et elle ne croyait jamais s’être assez donnée.
Raymond, qui ne se perdait jamais de vue, contemplait avec orgueil le merveilleux spectacle de ce corps transfiguré par la passion et qui, soulevé par son propre émoi, venait de battre sa chair de son tumulte parfumé. Et puis, avec une lenteur savante et comme réfléchie, il lui imposait la volonté de son rythme, et Simone, accablée jusqu’à l’angoisse, se tendait encore, toute crispée vers le désir qui la déchirait. Alors, s’accrochant aux fragiles épaules de Simone, Raymond écrasait contre lui cette crispation qui, tout à coup, se détendait en battements précipités. Et puis, repliés dans leurs ailes lasses, ils songeaient et se parlaient à voix basse.
Dès que Simone était partie, Raymond prolongeait les heures de communion en une sorte d’action de grâce. Il écrivait à Simone, analysant subtilement les nuances de leurs sentiments et de leurs sensations, réveillant par ses mots et faisant revivre esthétiquement les gestes essentiels de la journée, mettant au point l’état de leur âme et de leur amour. Lettres de direction spirituelle, philosophique et sensuelle. Il y exposait aussi des doutes presque sincères afin qu’ils isolent rassurés, et il ne pouvait jamais atteindre la certitude d’être aimé. Simone répondait longuement à ces lettres, et c’était un véritable examen de conscience où l’on sentait que chaque mot avait été amoureusement pesé pour exprimer la fraîcheur et la sincérité de son émotion. Elle avait un peu peur de ces éclairs de conscience que les notes de Raymond projetaient en elle. Ce qu’elle voulait, elle, c’était perdre pied dans la divine inconscience de son amour et que Raymond ne soit plus qu’une partie d’elle-même.
Parfois Raymond allait visiter Simone en son petit appartement suspendu au-dessus d’un jardin dont les branches indiscrètes entraient par la fenêtre. Dès l’instant où il partait vers elle, une sorte de rayonnement enveloppait sa marche et il jouissait de la plénitude de son être physique associée à un état d’éréthisme mental. Dans sa pensée, il caressait à la fois la chair de Simone et les idées philosophiques les plus abstraites. Il avait aussi une telle assurance de trouver Simone en sève amoureuse qu’il ne se hâtait pas ; déjà les arbres, les feuilles, les fleurs, les branches de ce jardin traversé étaient un peu de ses gestes et de son parfum.
Et voilà qu’il regrette presque de n’être pas libre et de ne pouvoir capter le mystère de cette inconnue qui lui sourit et qui a pour lui déhanché sa démarche. C’est avec une sorte de regret qu’il regarde s’éloigner ce petit être blond, si mince avec les deux fruits trop lourds de ses seins…
Simone l’attendait. Elle avait mis à son corsage bleu, piqué, comme en une eau pure dans la blancheur de sa gorge, une rose rouge qui semblait une bouche déjà mordue et qui saigne.