Raymond s’assit près de Simone et, se penchant vers elle, il respirait le sous-bois de son corps. Ils parlaient des mots qui s’étouffaient sur leurs bouches mêlées et puis, tout à coup, la gravité du désir se marqua sur leurs visages. En silence et avec une hâte un peu brusque, ils s’étaient dévêtus, et, nus dans le soleil, couchés dans l’herbe courte du tapis, ils s’enfermèrent dans leur étreinte. Les cuisses, haut, levées, Simone semblait une Leda qui vient d’accueillir son Cygne.

Maintenant, elle jouait à le dominer et, le tenant couché entre l’étau de ses longues jambes, Simone interrogeait Raymond sur l’état de ses sentiments : elle se voulait aimée lyriquement et demandait à Raymond si parfois, lorsque seul il pensait à elle, sa pensée prenait la forme des vers…

— Je suis trop conscient de ce qui se passe en moi pour être poète, répondit Raymond. Il m’est impossible de m’endormir et d’atteindre cet état de somnambulisme nécessaire à l’art poétique. Non, même en amour, je ne puis me perdre, échapper à ma conscience qui enregistre mes émotions ou mes douleurs. Mes joies les plus sensuelles sont encore des joies intellectuelles et peut-être que ma plus grande volupté est de comprendre que tu es belle et qu’en m’aimant tu me divinises.

« Il m’est peut-être aussi plus doux d’être aimé de toi que de t’aimer. En t’aimant, Simone, c’est moi que j’aime, le moi que tu as idéalisé, celui que je désire être vraiment. L’amour qui nous retient le plus longtemps est celui qui nous fait découvrir notre plus beau visage. Et, si nous changeons d’amour, c’est pour nous découvrir chaque fois un peu plus parfaits, un peu plus semblables à des dieux. Parfois, des êtres nous aiment pour des qualités que nous n’avons pas. Alors, quelle reconnaissance ! et quel agrandissement ! quel enrichissement ! Nous devenons vraiment tels que l’amour nous a créés. L’amour est une création, Simone ; il est aussi une gestation, et, comme dans la gestation physiologique, là encore c’est la femme qui porte l’homme et son destin…

« Entre tes petites mains, Simone, je suis devenu celui que tu aimes : un être nouveau qui a surgi de ton cerveau et de ton cœur. Ma vie commence à toi : « au commencement était Simone » ; mon enfance elle-même s’enroule à ton corps et s’y parfume et je ne la perçois plus que comme une inquiétude physique et métaphysique, une attente intuitive de toi.

— Parle-moi encore, Raymond ; j’aime la musique grave de ta voix, et cette lumière qui bouge sur tes mots fait lever les pointes de mes seins et les papilles de mon cerveau…

Simone s’était agenouillée aux pieds de Raymond et avait posé sa tête sur ses genoux. Elle évoquait en elle-même les promenades inquiètes de sa jeunesse le long de l’allée des sycomores dont les grains à l’odeur âcre et sucrée tombaient sur ses épaules nues.

— Cette morsure de tes dents blanches, Simone ! cette contraction muette de ta bouche qui me parle et qui écoute monter le sanglot de mon désir…

Simone, les mains croisées sur sa poitrine, prolonge l’action de grâce, comme après les communions de son enfance ; sa béatitude physique se spiritualise : elle se sent si pure après l’amour !

En un mouvement de sentimentalité lyrique, voici qu’elle exprime à Raymond son regret de n’avoir pas su garder pour lui toute la virginité de son être. Mais Raymond la rassura : « La virginité est négative, lui répondit-il, et il faut lui préférer l’expérience. Les belles femmes sont comme des violons de marques qui se font et se perfectionnent à l’usage.