La porte s’ouvrit : c’était le peintre Dufy qui venait de sa proche impasse de Guelma. Il s’assit près de Raymond et de Simone, et tout en dévorant l’amertume d’une tige de céleri, il leur conta son voyage en Sicile où, par ses peintures, il avait révélé la lumière aux peintres siciliens qui ne l’avaient jamais regardée en face. Sensible aux bonnes choses, il dégustait le parfum de feuille morte d’un vin piémontais et l’expression de sa bouche marquait qu’il prenait conscience de cette joie. En même temps, d’un geste automatique, dans la marge du menu, il fixait les visages qui l’entouraient. Voici Simone, dont le visage se résume en des yeux immenses, lumière voluptueuse ; et ce sourire des dents blanches qui semblent avoir fait saigner la sensualité de ses lèvres. Auprès d’elle, l’ardente tristesse de Raymond dont les cheveux tombent, toit de chaume, sur son front tourmenté, l’inquiétude de ses yeux et le croissant de sa bouche…
Simone voulut rentrer : elle était lasse de cet éparpillement d’elle-même. Le retour en voiture fut un silencieux blottissement, un long bouche à bouche, un agenouillement parfumé. Lorsque la voiture s’arrêta devant la porte, Simone alanguie demeura là, étendue sur les coussins. Raymond la prit dans ses bras, lourde de sa lassitude et de son désir, la porta jusque chez lui et l’étendit sur son divan. Alors, ouvrant les yeux, d’un geste silencieux et volontaire, elle attira Raymond et le coucha contre elle dans le duvetis froissé de sa robe noire qui faisait plus blanche la matité de sa chair.
— Non, ne m’abandonne pas, Raymond, implora-t-elle ; que notre oraison fuse en même temps sa lumière ; et, de ses deux longues jambes, gantées de soie nouées à la taille de Raymond, elle étouffait le cri de sa chair qui allait jaillir.
« Maintenant, Raymond, vêts tout mon corps du velours de tes lèvres et de la soie de tes mains. Pose encore sur ma chair que l’amour a glacée la brûlure de ton corps de jeune faune, et donne aussi à ma bouche qui tremble ton émoi résurgi. Pénètre dans mon baiser encore sonore des mots de mon amour.
— Vois, Simone, voici déjà le matin : son premier rayon vient dorer la nuit de tes aines et fait sourire les fraises de tes seins. Endors-toi, je te couvrirai de mon corps, et je veillerai ton sommeil, afin de ne perdre aucune image de ta beauté, aucun rythme, aucune respiration de ton être.
Simone s’était endormie. De son sommeil apâli montait une buée attiédie que Raymond respirait avec toute la sensibilité de son intelligence. Il savait aussi qu’il boirait ce recueillement de la nuit, ce rafraîchissement de son parfum dans le premier baiser du réveil.
En même temps qu’il s’abandonnait à son adoration du corps de Simone, Raymond souriait de cette mysticité sensuelle dont il enveloppait les secrètes architectures féminines : chair divine, draperie sur le squelette que l’on sent déjà sous le baiser.
— Décidément, songeait-il, je ne guérirai jamais de cette religion de l’amour, transposition de la religion de ma race et de mon enfance. Mais est-ce l’amour mystique qui est une transposition du sentiment religieux ? En réalité, c’est bien le sentiment religieux qui est une transposition de l’amour.
« Il y a de l’inquiétude dans mon adoration et comme une peur secrète que mon bonheur d’aujourd’hui ne soit ma dernière joie. Je contemple Simone comme si je voulais emporter son image en une éternité de solitude et de regret. Il y a toujours entre les amants qui s’aiment le plus absolument cette perpétuelle menace de redevenir subitement l’un pour l’autre des étrangers qui ne se reconnaîtront plus ; et c’est pour cela qu’ils se redisent perpétuellement une confiance qu’ils ne possèdent pas.
« Ce qui donne sa valeur à une femme, c’est peut-être cette incertitude où nous sommes de la stabilité ses sentiments. Dès que nous croyons avoir atteint cette certitude, l’amour nous semble une prison dont il faut s’évader ; et on s’évade. Quand on se sent aimé d’une façon vraiment absolue, que peut-on encore désirer ? Comme c’est le désir qui constitue la passion, on est désormais sans but dans la vie. On est semblable à l’alpiniste qui a enfin atteint le sommet de sa montagne : il contemple un long instant le paysage vers lequel tendaient tous ses muscles et le désir de ses yeux, mais son but est atteint : il n’y a plus qu’à redescendre.