Mais il se souvenait aussi d’une remarque de van Gennep que « le type artistique n’est pas anthropologiste ». Les documents de peinture et de sculpture sont des déformations. On ne peut reconstituer les types des peuples anciens, Égyptiens, Grecs, etc., d’après les monuments peints ou sculptés. Les nègres qui ne sont d’ailleurs pas des primitifs se camouflent dans leur art où ils se veulent les lèvres minces, le nez droit, les cheveux lisses…, etc…
« C’est que l’art correspond à autre chose : à une sorte de bovarysme des races, à un idéalisme qui, par cette figuration, peut devenir une suggestion physique, presque.
« Notre art français, lui aussi, s’évade du réalisme. Les types de la peinture et de la sculpture évoluent en dehors de toute réalité. Mais ce sont les êtres réels qui tentent de s’adapter à ce style artistique, avec une obéissance et une souplesse admirables. Il n’y a qu’à se promener dans les musées ou à feuilleter des gravures de modes pour se rendre compte de ces mutations de forme (mutations brusques) que peut y prendre le corps humain. L’art ne suit pas la réalité, c’est lui qui la crée ; c’est lui qui sculpte la chair vivante et impose aux femmes la courbe de leurs hanches et de leurs épaules, la forme de leurs seins et jusqu’à la longueur de leurs jambes. Les femmes se sculptent elles-mêmes en pleine chair d’après le modèle que leur imposent les poètes et les artistes.
« Au point de vue philosophique, l’art apparaîtrait comme une sorte de guide instinctif de la sensibilité, un guide inconscient des races vers un type bovaryque qu’elles n’atteindront jamais. »
— Mais, écoutons, Simone, la volubilité musicale de ces conversations que nous ne comprenons pas. Ces Italiens parlent autant avec leurs mains qu’avec leurs lèvres ; et c’est peut-être pour cela que leur littérature, qui est une danse lyrique, est intraduisible en français.
— J’aime, disait-il, cette musique imprécise que vient encore étouffer le chant de ces guitaristes napolitains, qui se mêle au romarin des sauces épicées et au goût de terre chaude du lacryma-Christi.
— O Simone, je veux boire, à ta bouche, une gorgée de ces larmes du Christ, en un baiser où je boirai aussi un peu de tes lèvres.
Elle se pencha vers Raymond et lui donna encore le blanc paysage de ses seins dont les fraises érigées n’étaient pas retombées.
La musique s’était tue, amarrée dans le silence. Peu à peu, l’herbe couchée des conversations se releva et son bruit s’épandit comme le vent dans la chevelure des forêts, éparpillant dans l’atmosphère bleuie par la fumée des cigarettes, un peu de l’odeur secrète des femmes.
Raymond qui n’était pas insensible à cette communion dionysiaque et qui en alimentait son exaltation silencieuse savait bien que Simone y participait aussi, inconsciemment, et que tantôt, dans son jaillissement, elle lui verserait un peu de ces sensualités éparpillées.