—Une fille sans relations, dans une situation peut-être très fausse si son père a fait quelque grosse sottise...

—Et après?... Je n'ai ni père, ni mère, ni sœur, ni frère que mon mariage puisse froisser. Ma position est très établie, et tu sais qu'une certaine sympathie...

—Si je le sais! interrompit M. des Jonchères. Je sais aussi que la sympathie qui t'accueille partout n'a jamais été plus méritée; je sais que...

—Je ne te demande pas de compliments, dit Cébronne, secouant en riant le bras de son ami. Mais, pour conclure, cette position solide, ma fortune personnelle et mon travail me permettent de me marier comme je l'entends.

—C'est certain... et je ne te dis pas de penser à un mariage vaniteux, mais entre cela et une union comme celle dont tu parles, il y a loin.

—Oui, répondit gaiement Cébronne, il y a loin... il y a toute la distance qui sépare le bonheur exultant des petites joies d'une union terne et conventionnelle. De plus, ce mariage est une bonne action. N'est-il pas navrant de voir une femme, une jeune fille délicieuse s'étioler sur un travail qui n'est pas fait pour elle et lui donne à peine le nécessaire?

—Réflexion digne de toi, répondit M. des Jonchères. Mais cet aperçu philanthropique ne doit rien décider.

—C'est l'amour qui décide, répliqua Bernard en souriant. Toutefois, mon cœur bat de joie à l'idée de l'entourer du bien-être dont la ruine l'a privée, et de mettre à sa portée tous les moyens de suivre les penchants généreux de sa belle nature, que je connais bien!

—Comment la connais-tu si bien? Trop souvent, après un temps beaucoup plus long, on ne connaît pas les gens que l'on croit avoir pénétrés.

—Oui, mais, dans certaines crises douloureuses, le caractère se montre à nu. Fréquemment, je suis venu voir la malade à une heure où, plus libre de mon temps, je pouvais rester et causer un peu avec Mlle Deplémont. Je lui ai prêté des livres que nous avons discutés ensemble. Elle a une intelligence ouverte, élevée; je l'ai toujours vue délicate et sensée dans ses jugements, calme dans le malheur. Elle a été façonnée par une éducatrice austère: la douleur! qui a développé et mûri plusieurs de ses qualités principales.