Mais je laissai mon oncle confier sa pensée aux meubles du salon, et je courus dans la bibliothèque chercher ce dont j'avais besoin pour exécuter l'idée qui venait de me passer par la tête. J'emportai chez moi la philosophie de Malebranche et une étude sur la Tartarie.
Malebranche faillit me donner un transport au cerveau, et je l'abandonnai pour me rejeter sur la Tartarie, qui m'offrit plus de ressources. Jusqu'à minuit, j'étudiai attentivement quelques pages, en grognant et maugréant contre les habitants de la Boukharie, qui s'affublent de noms si baroques. Je réussis cependant à retenir quelques détails sur le pays et plusieurs mots étranges dont j'ignorais tout à fait la signification. Je me couchai en me frottant les mains.
«Nous verrons, me dis-je, si Le Maltour résistera à cette épreuve. Ah! mon brave oncle, j'aurai le dessus, soyez-en convaincu! et, dans quelques heures, je serai débarrassée de cet intrus.»
Le jour suivant, il se présenta avec l'air heureux et dégingandé d'un homme qui marche sur des aiguilles, mais je le reçus d'une façon si gracieuse qu'il prit pied sur un terrain naturel et que les inquiétudes de M. de Pavol se dissipèrent.
Les de Conprat et le curé déjeunaient avec nous. J'avais le cœur serré en regardant Paul causer joyeusement avec Blanche, tandis que j'étais condamnée à subir les prévenances timides de M. Le Maltour, dont la jolie figure me portait sur les nerfs.
«J'ai changé d'avis depuis hier, lui dis-je brusquement, j'aime beaucoup les voyages.
—Je partage votre goût, mademoiselle, c'est la plus intelligente des distractions.
—Vous avez voyagé?
—Oui, un peu.
—Connaissez-vous les Ruddar, les Schakird-Pische, les Usbecks, les Tadjics, les Mollahs, les Dehbaschi, les Pendja-Baschi, les Alamane? dis-je tout d'un trait, confondant races, classes et dignités.