Mais si elle pardonnait à ma tante personnellement son élévation dans l'échelle sociale, elle s'en prenait, sans doute, au prochain, aux circonstances et à la vie, car elle grognait toujours. Elle avait la mine rébarbative d'un voleur de grands chemins, et portait constamment des cotillons courts et des souliers plats, bien qu'elle n'allât jamais à la ville vendre du lait et que son imagination ne trottât point comme celle de Perrette.
«Suzon, lui dis-je en me plaçant devant elle d'un air délibéré, je suis donc riche?
—Qui vous a dit cette sottise, mademoiselle?
—Cela ne te regarde pas, Suzon; mais je veux que tu me répondes et me dises où demeure mon oncle de Pavol.
—Je veux, je veux, grogna Suzon; il n'y a plus d'enfant, ma parole! Allez vous promener, mademoiselle! Je ne vous dirai rien, parce que je ne sais rien.
—Tu mens, Suzon, et je te défends de me répondre ainsi. J'ai entendu ce que tu disais à ma tante tout à l'heure!
—Eh bien, mademoiselle, si vous avez entendu, ce n'est pas la peine de me faire parler.»
Suzon me tourna le dos et ne voulut répondre à aucune de mes questions.
Je remontai dans ma chambre, très agacée, et, restant longtemps accoudée à la fenêtre, je pris la lune, les étoiles, les arbres à témoin que je formais la résolution immuable de ne plus me laisser battre, de ne plus avoir peur de ma tante et d'employer tout mon esprit à lui être désagréable.
Et laissant tomber les pétales d'une fleur que j'effeuillais, je jetai en même temps au vent mes craintes, ma pusillanimité, mes timidités d'autrefois. Je sentis que je n'étais plus la même personne et m'endormis consolée.