—Rien, mon père. C'est l'intendant qui envoie son fils nous apporter les comptes pour le premier semestre de l'année.
—Pourquoi ne vient-il pas lui-même?
—Il est malade, paraît-il; voulez-vous le recevoir, ou préférez-vous que je vous épargne cet ennui?
—Vas-y, fit Roubine avec un demi-sourire. Puisque tu aimes à te rendre utile... Et puis, au bout du compte, c'est toi qui es mon ministre des finances...
Nadia lui envoya un baiser du bout des doigts et quitta la salle à manger. Le prince prit alors le journal abandonné et se mit à le lire, mais le courage lui manqua bientôt; il déposa son houka, s'endormit d'un paisible sommeil sur les dépêches de l'étranger.
Le fils de l'intendant était un beau garçon de vingt-quatre ans, d'une structure un peu lourde, et qui devait encore s'alourdir avec l'âge; mais pour le moment, ses cheveux et sa barbe d'un blond foncé, et ses yeux bleus largement ouverts, donnaient à sa physionomie un certain charme, qu'aurait démenti pour un observateur attentif une expression rusée qui apparaissait de temps en temps dans le regard, si franc en apparence. Il attendit debout dans la vaste pièce qui servait d'antichambre, et s'inclina respectueusement devant la jeune princesse, dont il porta la main à ses lèvres, suivant l'usage russe.
—Eh bien, Féodor, dit-elle, tout va-t-il bien à la campagne?
—Très-bien, princesse, avec l'aide de Dieu, répondit le jeune homme, en souriant de façon a découvrir ses belles dents blanches.
—Venez par ici, fit Nadia en entrant dans le cabinet de son père, vaste pièce assombrie déjà par d'épais rideaux foncés, où le jour triste et pluvieux pénétrait à peine.
Elle s'assit devant le grand bureau de chêne et indiqua un siège près d'elle au jeune homme, qui resta debout encore un instant.