—Je crains, mon père bien-aimé, que même avec trente-sept mille roubles dans votre tiroir, il ne vous soit impossible d'empêcher cela.
—Eh bien, au moins, envoie chez Korzof pour l'inviter à dîner. C'est assommant, la pluie! on ne sait plus que faire de soi!
Sans faire d'objection, Nadia fit exécuter l'ordre de son père. Le messager revint en peu de temps avec la nouvelle que Korzof acceptait l'invitation, et se présenterait à cinq heures, ce qui parut satisfaire Roubine, et lui rendit sa bonne humeur.
—Mon père, dit la jeune fille, qu'est-ce que c'est que Féodor Stepline?
—Un garçon intelligent: son père est un vieux coquin, mais autant le garder comme intendant que d'en prendre un autre qui me volerait tout autant: au moins, je suis accoutumé à la façon de voler de celui-là; un autre, cela me changerait.
Mille impressions fugitives avaient passé sur le visage de Nadia pendant que son père parlait; quand il eut terminé, elle resta un instant silencieuse.
—Mais, dit-elle en hésitant, son fils n'en sait rien?
—Féodor? C'est lui qui fait les comptes! Son père est très-fort sur l'addition et surtout sur la soustraction; il réussit même fort bien la preuve, puisque je ne l'ai jamais pincé en flagrant délit, mais il ignore les plus vulgaires éléments de l'orthographe, et c'est M. Stepline fils qui aligne les belles écritures que voilà (il indiquait les papiers); et pour une parfaite régularité, un commis aux écritures les copie sur les registres. Tu les connais, nos beaux registres? Sont-ils assez bien tenus!
Roubine riait bonnement; la pensée qu'en échange des huit ou dix mille roubles qu'il lui volait annuellement, son intendant offrait à son inspection de si beaux registres, lui semblait très-comique.
Nadia ne riait pas.