—Alors c'est dit, quand?

—Après-demain matin, dix heures, voulez-vous?

—C'est entendu, tu seras prête, Nadia?

—Ne suis-je pas toujours prête? demanda-t-elle avec son joli sourire gai, qui reparut sur son visage pour la première fois depuis plusieurs jours.

La fête continuait, de plus en plus brillante; Korzof semblait aussi heureux que si jamais rien ne fût venu contrecarrer ses projets. Entraînée par cette belle gaieté, Nadia se laissa aller à une sorte de joie mystérieuse qui pénétrait doucement dans son âme.

—À quoi bon, se dit-elle, demander au destin plus qu'il ne peut vous donner? Aujourd'hui a sa part, nous verrons ce qu'apportera demain!

Demain n'apporta rien du tout: la journée s'écoula, semblable à toutes les autres, dans une multitude de menus préparatifs pour le voyage du lendemain, qui devait se prolonger plusieurs jours car Roubine entendait bien ne pas s'être dérangé pour rien et examiner sa propriété de fond en comble. Vers le soir, Korzof envoya demander si le projet tenait toujours, et reçut par l'entremise de son valet de chambre une réponse affirmative.

À dix heures précises, Nadia et son père parurent sur l'estacade, où le joli yacht était accosté. Korzof était sur le pont, prêt à les recevoir; ils traversèrent la passerelle, aussitôt retirée, et sur-le-champ le gracieux navire se dirigea vers Pétersbourg, laissant derrière lui le reflet des ombrages merveilleux de Péterhof se confondre dans le sillage écumeux.

La journée était splendide, une tente de toile écrue ombrageait l'arrière; les voyageurs restèrent sur le pont, pour admirer à l'aise les villas qui se déroulaient le long du fleuve. Derrière eux, à leur gauche, la lourde masse de granit de Cronstadt semblait s'enfoncer dans la mer comme un énorme monitor, surmonté de quelques tourelles; les mâts des vaisseaux abrités dans le port s'élevaient au-dessus, grêles et élégants; tout cela se perdit bientôt dans le lointain, remplacé par les îles verdoyantes de la Néva, où les membres de la société pétersbourgeoise qui ne veulent pas s'exposer à un long et fatigant voyage pour gagner leurs terres pendant l'été, louent pour une saison de fastueuses maisons de campagne. Des palais appartenant soit à des membres de la famille impériale, soit à de riches particuliers, se dressent au milieu de la verdure, et les bras multiples du fleuve immense disparaissent et reparaissent à travers les sinuosités comme de petits lacs d'argent. L'onde est bleue, semée de paillettes brillantes; le sable de la rive est jaune et doré; parfois on découvre un coin de solitude qui semble inexploré; parfois, une masse de sombres sapins évoque l'idée des climats toujours glacés; mais, l'instant d'après, le frais coloris des tilleuls et des bouleaux délicats vient reposer les yeux.

Pétersbourg dégagea soudain ses dômes d'or de cet océan de verdure et apparut tout armé, tel que Minerve sortant du cerveau de Jupiter. La cathédrale d'Isaac dominait de son dôme énorme l'ensemble varié des palais et des clochers, pendant que les deux flèches rivales de la forteresse et de l'Amirauté se dressaient dans le ciel comme deux aiguilles d'or. Le yacht passa au milieu du gai tumulte des bateaux-mouches et des barques agiles peintes en vert clair, avec des yeux gigantesques, qui simulent à l'avant une tête de poisson, barques solides en réalité, frêles en apparence, et qui remplacent à Pétersbourg les ponts trop rares.