Sur les deux rives, les monuments se succédaient; à gauche, après la forteresse, la masse foncée du parc Alexandre, puis la petite maison de bois que Pierre le Grand habitait pendant que la ville naissante s'élevait sous ses yeux, puis les colonnades interminables de l'Académie de médecine et de l'École d'artillerie, surmontées dans l'air transparent par les cheminées des fabriques qui peuplent cette rive. À droite, en remontant le cours du fleuve, c'étaient les somptueux palais qui, continuant la ligne du Palais d'hiver et de l'Ermitage, font de ce quai l'un des plus curieux spectacles du monde civilisé. Puis des palais encore, de marbre et de pierre, puis le Jardin d'été, entouré de canaux, puis de nouveaux palais, et, dans le fond, au-dessus de tout cela, cent dômes de couleurs diverses: les uns dorés comme des cuirasses, d'autres en étain brillant comme l'argent, d'autres bleus ou verts, parsemés d'étoiles, tous de formes étranges et capricieuses, tous peuplés de cloches, dont les tintements font trembler le sol aux veilles des grandes fêtes.
La rivière se resserrait un peu; à gauche, les maisons devenaient plus rares, les jardins venaient baigner leurs troncs d'arbres dans l'eau, qui coulait plus vive et plus pressée; le couvent de Smolna dressa à la droite des voyageurs son haut clocher pointu; la masse énorme et imposante du couvent d'hommes placé sous le patronage de saint Alexandre Nevsky parut à son tour, puis se déroba en perspective, comme s'il tournait sur lui-même, et les maisons disparurent. Seules les fabriques continuèrent à puiser dans le fleuve prodigue la force motrice et l'eau dont elles avaient besoin. À gauche, la nature avait repris ses droits, et les vastes plaines, les rives désertes, à peine parsemées de quelques osiers, semblaient appartenir à un pays lointain.
C'est à ce moment, où l'intérêt du voyage semblait s'amoindrir, que Korzof pria ses hôtes de descendre dans la salle à manger, où les attendait un somptueux déjeuner. Il était parfait dans son rôle de maître de maison; rien en lui ne trahissait de préoccupations: pourtant, ses yeux se posaient sur Nadia avec une satisfaction évidente, si bien qu'à plusieurs reprises la jeune fille, inquiète, se demanda si, par quelque malentendu ignoré, elle ne lui aurait pas laissé croire qu'elle agréait sa recherche. Mais non, rien ne témoignait non plus en lui la joie d'un homme qui croit toucher au but de ses désirs; la jeune fille se résigna donc à attendre le mot d'une énigme qui finirait bien par se faire connaître.
Enfin, à l'horizon parut un épais massif de tilleuls.
—Voilà Spask! s'écria le prince, enchanté. Sont-ils beaux, les tilleuls de mon grand-père! Dites, Korzof?
—Ils sont énormes! Ils dominent tout le paysage. Quel âge ont-ils?
—Quelque chose comme quatre-vingts ans. Mon grand-père était jeune lorsqu'il les a plantés. Nadia, dis, ce n'est pas déjà si bête de planter des tilleuls! Il me semble que cela a bien son utilité pratique, sans médire de la jeunesse moderne, qui ne plante pas d'arbres et qui se contente de brûler ceux que nos aïeux avaient pris tant de peine à faire croître.
Nadia sourit et ne répondit pas; Korzof la regardait avec une douceur amicale et confiante qui lui ôtait toute envie de relever les taquineries de son père.
Le yacht aborda à un vieil embarcadère vermoulu, dont les poutres, verdies par l'humidité, noircies par l'âge, étaient d'une admirable couleur de vieux bronze. Roubine et sa fille sortirent du bateau et gagnèrent la rive, où les attendait une députation de paysans, commandée par le staroste ou doyen. Korzof les suivit, après avoir donné quelques ordres, et le joli yacht jeta l'ancre dans l'eau tranquille, que rien ne troublait jamais et où les poissons, un instant effrayés, revinrent prendre leurs ébats autour des vieilles poutres.
—Vous allez voir une singulière demeure, je vous en préviens, Korzof; si vous tenez à vos aises, vous ferez bien d'aller coucher à bord de votre bateau. Cette bicoque a été bâtie par mon aïeul, qui ne voulait pas s'éloigner de la cour; cela remonte au temps de l'impératrice Catherine, comme d'ailleurs la plupart des maisons de campagne de ce côté-ci du pays.