Korzof sourit, et, les suivit. Ils entrèrent dans un vieux jardin, clos de palissades, dont les allées principales avaient été jadis pavées en briques, pour retenir le sol en pente à l'époque des dégels. De grands massifs de lilas et de seringas se perdaient dans les taillis, formés par les rejetons des vieilles souches jadis abattues du pied, mais dont les racines étaient restées dans la terre. Au fond du jardin, sur une petite éminence, se dressait la vieille maison de bois encore solide; la couleur jaune dont elle était jadis badigeonnée avait fait place à la patine du temps et reparaissait à peine ça et là.
—Ce n'est pas somptueux, Korzof, je vous le répète; vous qui avez un yacht doublé en bois de citronnier...
—Je renonce au luxe, répondit le jeune homme en regardant Nadia avec le sourire mystérieux qui ne le quittait plus; sérieusement, prince, je fais vœu de pauvreté. Que ce toit modeste et patriarcal m'entende et me soit propice, je le bénirai.
Nadia baissa les yeux. Il la suivit, et tous trois entrèrent dans la vieille demeure, pendant que les paysans, qui les avaient escortés respectueusement et de loin, restaient dehors, humblement découverts.
V
Le lendemain matin, Korzof fut éveillé de bonne heure; sa chambre donnait sur un vieux parterre où les anciennes allées, tracées par un Le Nôtre du cru, se dessinaient, encore visibles, entre leurs bordures de buis centenaire. Il se leva, fit sa toilette sans trop se presser, et descendit dans le jardin, qui l'attirait.
Tout y était vieux et vermoulu; les troncs des gros tilleuls, tout solides qu'ils fussent, avaient un air humide et fragile, qu'ils devaient à leurs écorces moussues. Le jardinier actuel avait beau nettoyer les allées, l'herbe y poussait toujours, malgré tout; ce n'était pas triste, cependant: le souffle éternellement jeune de la nature flottait au-dessus de la maison surannée, du parterre vieillot, du labyrinthe à la mode antique; les herbes folles et les fleurs d'été donnaient chaque année une vie nouvelle et joyeuse au vieux domaine presque abandonné.
Le soleil s'était levé dans la brume, et un frêle rideau de gaze grise semblait suspendu au bas du ciel; bientôt les rayons dorés parurent au-dessus de cette fragile barrière et vinrent colorer les arbres. La chaleur était intense, mais si également répandue dans l'atmosphère qu'on la supportait presque sans y songer. Cependant l'eau bleue miroitait à travers les branches au bas du jardin, avec des paillettes d'un éclat extraordinaire: Korzof prit machinalement une allée qui conduisait au bord de la rivière.
Comme il mettait la main sur le loquet de la porte à claire-voie qui fermait le jardin, il s'arrêta stupéfait. Quelqu'un, à Spask, s'était levé plus tôt que lui: Nadia, assise sur le banc de bois de l'embarcadère, regardait l'eau couler à ses pieds. Un grand chapeau de paille entouré d'un velours noir cachait son visage; mais, au mouvement de sa tête penchée, Korzof comprit qu'elle était très grave, peut-être triste. Il hésitait à s'approcher, craignant d'être indiscret; mais elle avait entendu le bruit de la porte tournant sur ses gonds, et elle lui faisait déjà un joli geste amical... Il s'avança sur la petite passerelle tremblante et se trouva près de la jeune fille.
—Il fait bon ici, n'est-ce pas? lui dit-elle, en rangeant sa robe pour lui faire place à ses côtés. Dans une heure, ce ne sera plus tenable; mais, tant que le soleil est caché derrière les tilleuls, la fraîcheur est délicieuse.