—Je tâcherai! répondit le jeune homme en souriant.
Le vieux cuisinier s'était surpassé; mais personne ne put se rappeler ce qu'on avait mangé à déjeuner ce jour-là.
Rien n'était moins pressé que de retourner à Péterhof; on avait mille projets à arrêter, mille choses à se dire; Roubine était une mine inépuisable d'objections, mais il se laissait convaincre par des arguments raisonnables. Les deux jeunes gens, pleins d'ardeur, ne reculaient devant aucune difficulté. Korzof avait ordonné de mettre son domaine en vente; l'achat du terrain se débattait déjà entre les hommes d'affaires; quelques jours de repos étaient bien nécessaires à l'heureuse famille, avant qu'elle reprît la vie officielle et mondaine de Péterhof. Les quelques jours se prolongèrent insensiblement, si bien que près de trois semaines s'étaient écoulées depuis leur arrivée à Spask, et le mois d'août était très-entamé.
—Quand partons-nous? demanda un soir Roubine, qui voyait s'épuiser sa provision de cigares.
—Demain, si vous voulez! répondit sa fille. Le yacht est prêt, n'est-ce pas, Dmitri?
—Il sera sous pression demain à cinq heures du matin.
—Cinq heures! fit le prince en frissonnant. Il y a donc des gens qui, par goût, se lèvent à cinq heures? Disons huit, veux-tu, Korzof?
—Comme il vous plaira.
Après le dîner, le jeune homme voulut jeter le coup d'œil du maître à son embarcation, et, profitant du moment où Nadia et son père semblaient absorbés dans les explications assez confuses du staroste, il descendit d'un pas rapide l'allée en pente qui menait au rivage. Son inspection fut courte, car tout était irréprochable à bord; après avoir donné des ordres pour le lendemain, il se préparait à rentrer, lorsque son attention fut attirée par une masse sombre qui descendait lentement le cours du fleuve.
C'était deux barques énormes, solidement amarrées l'une à l'autre, et chargées de foin jusqu'à la hauteur d'un premier étage. Un toit de planches disposé en dos d'âne complétait leur ressemblance avec une maison. Les bateliers, pour la manœuvre, tournaient autour de la masse épaisse, en courant sur le rebord, large d'un pied; sur cet étroit passage, ils trouvent moyen d'accomplir les mouvements nécessaires; parfois un maladroit tombe à l'eau, mais les bateliers russes nagent comme des poissons, et, le rebord de la barque effleurant presque le niveau du fleuve, le baigneur malgré lui a bientôt fait de se hisser à bord, au milieu des quolibets de ses camarades.