Les barques accouplées s'avançaient, portées par le courant qui les faisait insensiblement tournoyer; après les premières, d'autres s'étaient montrées au détour de la Néva, et leur flottille sombre, espacée à intervalles irréguliers, envahissait peu à peu la surface brillante de l'onde. Le soleil s'était couché, la nuit tombait, tout devenait gris, presque triste; ces masses gigantesques défilaient lentement, comme sous une impulsion mystérieuse. Korzof s'arrêta pour les regarder. Au même moment, il entendit les pas et les voix du prince et de sa fille, qui venaient le rejoindre.

—Qu'est-ce que c'est que cela? on dirait des fantômes, fit Roubine en s'arrêtant essoufflé sur le débarcadère.

—C'est le foin des prairies du Ladoga, qui va alimenter le marché de Pétersbourg, répondit le jeune homme.

—Ça, des barques? sans lumière? Où sont leurs feux réglementaires?

—Les barques qui portent le foin n'ont pas de fanaux, à cause du danger d'incendie. Elles s'arrêtent le soir, et, sans doute, celles-ci vont passer la nuit près du village qui est un peu au-dessous de Spask.

La procession continuait à défiler lentement et sans bruit sur le fleuve brillant comme de l'étain neuf.

—Elles ont l'air lugubre! reprit Roubine. Eh! enfants, cria-t-il à pleine voix, chantez-nous quelque chose!

Quelqu'un, au large, répondit par une espèce de cri d'appel, et aussitôt une voix de ténor jeune et riche entonna une mélodie traînante, en mineur, aux inflexions douces et résignées, interrompue de temps en temps par de longues tenues, sur une note très-haute. Un chœur à quatre parties, court et bien rhythmé, servit de refrain; puis le chant reprit. Pendant ce temps, la barque s'était éloignée et avait disparu au tournant du fleuve; d'autres paysans sur d'autres barques qui venaient à leur tour reprirent la mélodie, en la variant suivant les caprices de leur mémoire ou de leur fantaisie, et toujours le chœur, à intervalles égaux, reprenait le refrain, comme pour rappeler au chanteur qu'il n'était pas tout seul ici-bas, perdu au milieu d'un large fleuve sur une barque solitaire.

Peu à peu, les ombres flottantes se réunirent en une masse sombre dans l'obscurité plus dense, le long de la berge; les chants cessèrent, et il ne passa plus de barques. Des feux s'allumèrent sur la rive opposée.

—Bonne nuit, dit le prince. Ils vont dormir à la belle étoile: allons nous coucher dans notre lit. C'est la philosophie de l'humanité, cela, Korzof. Dis, Nadia, veux-tu que nous couchions aussi à la belle étoile, par esprit d'égalité?