—Non, mon père, répondit-elle avec douceur; je voudrais seulement qu'ils puissent avoir chacun un lit pareil au nôtre.

—Pas moyen de la prendre! fit Roubine en riant. Mais sais-tu, Nadia, un lit avec des draps, ça les gênerait peut-être beaucoup, ces braves gens! Ils n'en ont pas l'habitude.

—Mon père, ne me taquinez pas, fit-elle avec douceur.

Roubine l'embrassa tendrement, et ils rentrèrent dans le vieux logis délabré, où le luxe de l'argenterie et du luminaire contrastait si étrangement avec les tapisseries moisies et les meubles démodés.

Le départ était fixé pour huit heures; mais à quoi bon se hâter, quand on est le maître de son temps? Nadia regrettait de quitter la vieille maison, où elle venait de passer les heures les plus douces de son existence; elle en parcourait tous les recoins avec une mélancolie souriante, comme si elle voulait y laisser le souvenir de sa présence. Roubine avait mille affaires à terminer avec son staroste et les paysans; vers dix heures, il se souvint qu'il avait oublié de donner des ordres pour la peinture extérieure de la maison, qu'il voulait faire exécuter de fond en comble.

—Bah! dit-il, nous partirons après le déjeuner; si nous arrivons un peu tard, le malheur ne sera pas grand, et d'ailleurs nous avons le courant pour nous.

En effet, le départ fut si bien retardé qu'il était près de trois heures quand le yacht quitta le débarcadère. Un remous dans l'eau tranquille, causé par le mouvement de l'hélice, et la rive était déjà loin... Nadia jeta un regard d'adieu sur les beaux tilleuls, sur les poutres moussues...

—C'est le passé, dit doucement Korzof en s'approchant; l'avenir est là-bas!

Il indiquait au couchant de Pétersbourg encore invisible. Elle lui sourit, avec cette grâce qui la rendait irrésistible.

—Le présent est ici, dit-elle, et il renferme en lui toutes les joies.