Roubine fumait, sous la tente de coutil, l'air heureux et indolent.

—Eh! Nadia, fit-il sans se retourner, comment feras-tu quand tu ne seras plus riche? Si je me mettais aussi à fonder un hôpital et si je profitais de cela pour te déshériter?

—Plût à Dieu, mon père! répondit-elle avec un léger soupir.

Le prince la regarda de côté; elle était parfaitement sincère.

—Eh bien, non! dit-il en reprenant sa longue pipe, je ne ferai pas ce beau coup-là. Je ne fonderai rien du tout, et je garderai mon argent; il y aura peut-être, et même probablement, un jour de petits personnages qui ne seront pas fâchés de le trouver, le temps venu.

Il reprit sa demi-somnolence, et Nadia, causant à demi-voix avec son fiancé, se perdit bientôt dans d'innombrables rêves tous relatifs à leur fondation projetée.

Les barques à foin avaient disparu; à cette heure, elles arrivaient au port dans Saint-Pétersbourg.

La journée s'écoula tranquillement; un léger accident survenu à l'hélice au moment du départ ralentissait le voyage; mais, ainsi que l'avait dit le prince, ils avaient le courant pour eux; cependant, lorsqu'ils se mirent à table pour dîner, les fabriques qui avoisinent Pétersbourg commençaient à peine à se montrer sur la rive gauche du fleuve.

—Le plus sage, dit confidentiellement le mécanicien à Korzof, qui s'inquiétait de cette lenteur, le plus sage serait de nous arrêter un instant. En une demi-heure, j'aurais remplacé la pièce défectueuse, et nous pourrions forcer la pression; sans cela, je crains fort de ne pouvoir arriver à Péterhof que fort avant dans la nuit.

Le petit navire s'arrêta, pour mettre à effet ce prudent avis; pendant que les amis dînaient, le dommage fut réparé, et à huit heures ils reprirent leur route, cette fois avec toute la hâte désirable.