Il s'arrêta, muet de surprise; deux barques accouplées apparaissaient au tournant du fleuve embrasées du bord jusqu'au faîte; elles s'avançaient majestueusement, comme un gigantesque brûlot, flambant dans l'air tranquille. Après celles-là, deux autres, puis deux autres encore. Le feu ayant rompu leurs amarres, elles descendaient paisiblement le fleuve, à la dérive, éclairant d'une lueur splendide et lugubre les maisons et les monuments. C'était très calme, et c'était horrible.

Un cri d'épouvante retentit partout, sur le fleuve et sur les rives:

—Les ponts!

Le premier pont qui barrait le passage à ces brûlots d'un nouveau genre était le grand pont Litéine, remplacé depuis par un monument de pierre, mais qui, destiné à recevoir le premier choc des glaces venant du lac Ladoga à l'époque du dégel, n'était alors composé que d'un grand nombre de barques pontées, reliées entre elles par un solide tablier de bois. Ce système permettait de replier le pont le long des rives lors du passage redoutable des glaces. Trois grands ponts de cette espèce traversaient la Néva sur son parcours dans la ville, et une quantité considérable d'autres, moins importants comme dimension, facilitaient le passage sur les divers bras qu'elle forme à son embouchure, reliant les îles entre elles, sur un espace de plusieurs kilomètres. Si le premier pont s'embrasait au contact des barques incandescentes, les débris enflammés, descendant le fleuve, allaient porter l'incendie sur toutes les rives, où s'amassaient d'innombrables navires de tout tonnage; c'était une ruine incalculable.

Le petit canot de l'État, dirigé par un marin habile, avait déjà saisi la chaîne de remorque du premier pont; les câbles des ancres, coupés par des haches d'abordage, avaient coulé à fond, et lentement, avec une précision extrême, comme si rien n'eût pressé, le pont, se repliant le long du bord, laissa la voie libre au premier brûlot qui passa tranquillement; on eût dit qu'il attendait cet hommage.

—Voilà un fier luron que ce pilote! s'écria Roubine, en admirant le succès de la manœuvre.

À l'autre pont, mes enfants; nous n'avons pas le temps de nous amuser.

Le yacht fila à toute vapeur vers le pont Troïtzky, où des hommes zélés coupaient déjà les câbles, en attendant un remorqueur. Korzof se fit jeter un bout de chaîne, et le pont gigantesque, qui compte un kilomètre de long, alla également se ranger contre la rive. Un bateau-mouche, requis pour la circonstance, accomplit le même office pour le pont du Palais, et la Néva fut libre. Toutes les barques, tous les bâtiments qui n'étaient pas nécessaires au service de la police fluviale avaient disparu et s'étaient cachés dans les recoins les plus inaccessibles.

Il était temps. La flottille embrasée tout entière descendait le noble fleuve avec la majesté d'une puissance qui se sait invincible. Rien de plus étrange que de voir à la surface de l'eau le feu faire rage, en emportant des tourbillons d'étincelles et de fumée. Dans l'air tranquille, sous le ciel bleu, cette apparition avait quelque chose de fantastique. La foule, groupée sur les quais, apparaissait comme en plein jour aux spectateurs de la rivière; les faces humaines, portant toutes la même expression d'intérêt, d'admiration et d'horreur, se distinguaient avec une netteté étonnante.

Nadia, appuyée sur le bastingage du yacht, ne pouvait détacher ses yeux de ce spectacle. Roubine et Korzof donnaient sans cesse des ordres afin de se maintenir au milieu du courant, tout en évitant les approches des brûlots.