—Aux gaffes! cria quelqu'un dans un porte-voix.
En effet, deux des barques se dirigeaient vers le petit bras de la Néva, où s'étaient réfugiés de nombreux navires et où les ponts n'avaient pu être retirés. Les bateaux à vapeur disponibles, montés par de courageux mariniers, s'avancèrent à la rencontre des monstres de feu pour leur présenter un obstacle et les contraindre de rentrer dans le courant principal, où elles devaient finir par aller s'échouer contre le pont Nicolas, construit en pierre et par conséquent invulnérable.
C'était une lutte émouvante. Les gaffes n'étaient pas assez longues; on prit des mâts de rechange, qu'il fallait tremper dans l'eau à tout instant pour les empêcher de s'enflammer. Les hommes qui luttaient ainsi étaient constamment inondés d'eau par leurs camarades; sans quoi ils n'eussent pu supporter un instant ce terrible duel face à face avec le feu.
—Impossible de regarder cela et de rester inutile, dit Korzof à ses hôtes; permettez-moi de vous déposer à terre.
Roubine ne voulait pas y consentir. Nadia lui mit doucement la main sur le bras, et il ne dit plus rien. L'instant d'après, ils étaient sur le rivage, près de la forteresse, et Korzof, après s'être muni de gaffes, repartait pour l'endroit menacé.
Son yacht, plus alerte que les bateaux-mouches, se prêtait à merveille à ce genre de combat. Parfois, rien qu'en forçant sa marche, il entraînait dans son sillage un brûlot prêt à faire fausse route; parfois, il se plaçait bravement en travers, et, mettant la puissance de la vapeur au service de la gaffe employée comme éperon, il fondait sur la masse enflammée et la repoussait dans le courant. Près de quarante barques avaient ainsi passé; beaucoup avaient sombré; d'autres s'étaient échouées dans des endroits déserts, où elles ne pouvaient plus nuire: deux ou trois flottaient au milieu du fleuve, à demi submergées. Une dernière arriva, plus haute et plus large, nouvellement embrasée et jetant des torrents d'étincelles, comme un soleil de feu d'artifice. Elle se dirigea vers le point dangereux, avec la sûreté d'attaque d'un être intelligent.
—Attention, enfants, pas de faux mouvement! s'écria Korzof, qui la guettait.
Des marins se tenaient en arrêt; le mécanicien fit une fausse manœuvre; le coup porta mal, et deux gaffes tombèrent dans la rivière. Une troisième, piquée dans le foin embrasé, y resta suspendue; mais l'impulsion avait suffi pour remettre la barque dans le courant.
—À droite! cria Korzof.
Le mécanicien, éperdu, comprit ou exécuta mal l'ordre reçu; il donna un coup de barre, et le yacht accosta le brûlot. Ce fut sur la rive un cri d'horreur.