Le médecin se montra satisfait lors de sa visite. Si troublé que fût le cerveau de Korzof, il avait pourtant vaguement conscience de la présence autour de lui d'êtres chers. Une des choses les plus douloureuses pour le malade, dans ces grands orages de la santé humaine, c'est l'impression qu'il est abandonné et que personne ne pense à lui. Les circonstances particulières où se trouvait le jeune homme le portaient plus que tout autre à souffrir de cet abandon. Quand il eut compris que Nadia se penchait sur lui, lui parlait, l'encourageait, plusieurs fois dans le jour, il se sentit heureux et consolé, sans chercher à pénétrer par quel mystère ses amis, laissés là-bas, se trouvaient près de lui. Peu à peu, son cerveau se dégagea, non sans rechutes subites et inquiétantes; mais la bonne constitution de Korzof prit le dessus, et un beau matin, assis dans son lit, au milieu de toute une légion d'oreillers, il apprit l'histoire de ce voyage, qui leur paraissait maintenant à tous trois quelque chose de fantastique et d'invraisemblable.
Une joie profonde remplit le cœur de Dmitri. Si parfois, en se rappelant les refus de Nadia, avec ce besoin de se tourmenter lui-même et de se faire souffrir, qui est le propre de l'homme, il s'était demandé jusqu'à quel point la jeune fille avait cru remplir un devoir en l'acceptant pour époux, maintenant il se sentit rassuré; la tendresse sérieuse et dévouée de sa fiancée était bien ce qu'il avait attendu d'elle; il avait là de quoi remplir sa vie de bonheur et de nobles satisfactions: quoi qu'il voulût, quoi qu'il tentât, ils le voudraient ensemble et l'accompliraient d'un commun accord. Aux yeux de Nadia elle-même, Korzof avait reçu désormais le baptême du travail; il était digne de prendre part à la grande œuvre de compassion et de fraternité.
Pour achever la guérison du convalescent, le Midi fut ordonné; ils partirent tous les trois, gais comme des écoliers en vacances; vainement le jeune homme avait essayé de parler du temps qu'il avait perdu, de celui qu'il allait perdre, Roubine ne voulait à aucun prix entendre de cette oreille-là. À vrai dire, il n'avait jamais complètement accepté l'idée de voir son gendre devenir médecin. Pour l'hôpital, passe encore! c'était une fantaisie comme une autre; mais à quoi bon se bourrer l'esprit de choses incongrues, quand il est si facile de les laisser apprendre par d'autres,—d'autres spécialement créés pour cela par une Providence qui avait évidemment voulu en faire des savants, puisqu'elle avait négligé de leur donner une fortune qui leur permît de vivre à ne rien faire!
Nadia avait mis la paix entre eux, en exigeant, d'accord avec le médecin, deux mois encore de repos complet, avant qu'il pût être question de reprendre les études; ces deux mois furent une véritable fête pour les trois amis. La douceur du climat, la beauté du soleil, cet attendrissement facile des convalescents, qui leur donne tant de petites émotions délicieuses, prêtaient un charme extraordinaire à leur séjour dans ce beau pays.
—C'est un été par-dessus le marché! disait Roubine en se délectant de se voir dehors au mois de janvier, sans fourrures et même sans paletot.
Mais le prince était un être remuant, qui s'ennuyait vite, à moins que le chez-soi ne le retînt par ses milliers de liens intimes; il avait horreur des hôtels, horreur des villes d'eaux et du monde qu'on y rencontre.
—Mais, mon père, vous en faites partie, de ce monde! Si les gens que vous rencontrez et que vous traitez de la sorte disaient la même chose de vous, qu'en penseriez-vous? fit un jour Nadia en riant.
—Moi? Parbleu, je penserais qu'ils ont raison! On ne saurait faire plus sotte figure qu'en vaguant ainsi hors de chez soi, comme du bétail égaré qui ne sait plus retrouver son pâturage.
—Alors, il vous tarde de rentrer au bercail, dans ce cher Pétersbourg, loin duquel vous ne pouvez vivre?
—Certainement! D'abord, les habitudes sont la moitié de la vie,—je ne dis pas que ce soit la meilleure, mais à coup sûr...