—Voici: tu vis parfaitement heureuse ici, avec ton mari et tes enfants, tu fais le plus de bien possible; je crois même, Dieu me pardonne! que tu fais des rentes à tes malades quand ils quittent l'hôpital...
—Pas à tous, mon père! fit la jeune femme en souriant; c'est arrivé deux ou trois...
—Ce n'est pas là qu'est ton crime, reprit Roubine en riant aussi, puisque j'ai participé moi-même à ces égarements, en patronnant un de vos réchappés. Mais tu ne t'aperçois pas, ma chère fille, concentrée dans ton bonheur et dans ta vie de famille, que la comtesse Korzof ne va plus du tout dans le monde, et que tu te laisses oublier par ceux-là mêmes qui ont été tes meilleurs amis. Avant-hier, la princesse Adouïef dressait une liste d'invitations pour son prochain raout. Quelqu'un a prononcé ton nom; sais-tu ce qu'elle a répondu?—Oh! ce n'est pas la peine d'inviter Nadia, elle ne va nulle part!
—C'est vrai, mon père! mais puisque le monde ne m'amuse plus, je vais chez mes amis; seulement je n'assiste plus à leurs fêtes. Est-ce que cela ne vaut pas mieux que de laisser seuls mes jolis bébés?
—Tu es dans le vrai; seulement, dans douze ou quinze ans d'ici, quand ta fille sera en âge d'être mariée, à qui la marieras-tu?
—Oh! mon père, s'écria Nadia en levant les bras au ciel, il vous tarde donc bien d'être deux fois grand-père!
—Pas le moins du monde! mais réponds à ma question: à qui marieras-tu ta fille?
—À l'homme qu'elle aimera! répondit promptement la jeune femme.
—Parfaitement répondu. Mais, dis-moi, à présent que tu connais un peu la vie, que tu as vu des êtres partis d'en bas arriver en haut de l'échelle sociale, comme vous dites à présent, donneras-tu ta jolie enfant, que tu vas élever à merveille, à un de ces hommes dont l'intelligence seule est cultivée, mais dont les mœurs et les habitudes sont restées grossières? J'ai vu dîner à votre table un de vos internes; il a beaucoup de talent, à ce que dit mon gendre; j'en suis convaincu; mais il ne nettoie pas ses ongles, qui portent à perpétuité le deuil de ses bonnes manières... Voudrais-tu de celui-là ou de tout autre du même genre pour l'époux de ta délicate Sophie? Accepterais-tu pour ta bru une jeune fille qui aurait les manières d'une servante, quel que fût d'ailleurs son mérite moral?
Nadia baissait la tête, ne trouvant rien à répondre.