—Vois-tu, ma fille, autrefois, quand tu affirmais hautement tes intentions d'élever à toi un homme sorti des rangs du peuple, je ressentais des révoltes intérieures; tu as cru que c'était mon vieux sang de patricien qui parlait... Eh bien, non, c'était un sentiment de dignité, si complexe que je ne pouvais le formuler. Les années m'ont appris à vivre,—oui, ma fille, à moi aussi, malgré mes cheveux, qui étaient gris alors, qui sont blancs aujourd'hui... Je sais maintenant ce qui m'inspirait une répugnance instinctive; c'était ce manque d'éducation première, d'éducation de l'enfance, où une mère élevée dans des principes d'élégance,—et pourquoi ne le dirais-je pas? de propreté,—vous enseigne certaines choses qu'on n'oublie plus dans la suite, qu'on fait machinalement et auxquelles on reconnaît aussitôt, à ne jamais s'y méprendre, ce qu'on appelle un homme bien élevé. Eh bien, Nadia, tu auras beau dire et beau faire, un homme qui ne sait pas marcher, qui ne sait pas saluer, qui n'a pas une certaine correction de langage et de tenue, cet homme eût-il du génie, il n'est pas des nôtres, et tu ne peux pas lui donner ta fille!

Nadia réfléchissait, suivant dans son esprit les raisonnements de son père.

—Mais, dit-elle doucement, s'il a du génie, cela ne peut-il racheter certains défauts extérieurs?...

—C'est là que je t'attendais, ma fille! Ces défauts ne sont pas purement extérieurs; si ces messieurs voulaient se donner la peine de s'observer, de veiller sur leurs manières et leur langage, ils obtiendraient bientôt une apparence de correction qui nous rendrait indulgents pour le reste; mais s'ils ne savent rien de ce que doit savoir un homme du monde, s'ils ont l'air de valets de charrue en habit noir, c'est parce qu'ils se trouvent bien comme cela, parce que leur sot orgueil leur fait revendiquer leurs mauvaises manières comme une preuve de leur origine et, par conséquent, de la distance qu'ils ont dû franchir pour arriver à se mêler à notre société. J'appelle leur orgueil sot, parce que ce n'est ni de la fierté ni de la dignité; ces deux vertus les contraindraient au contraire à tenir un tel rang dans le monde, que chacun fût heureux de leur serrer la main et s'honorât de leur conversation; mais ils tiennent au contraire à afficher sur toute leur personne: «Nous n'étions rien, nous sommes un tel; admirez-vous le chemin que nous avons parcouru!» S'ils l'osaient, ils l'écriraient sur une banderole à leur chapeau... Vois-tu, Nadia, on s'est longtemps moqué, non sans quelque raison, des parvenus de la fortune; je ne vois pas pourquoi l'on ne traiterait pas de même les parvenus de l'intelligence! Et ceux-ci sont moins excusables que les premiers, car leur intelligence devrait précisément les prémunir contre une telle sottise! Et remarque bien que je n'entends pas ici préconiser les dons de la naissance: le prince Mirof, mon cousin par sa mère, passe ses journées avec ses jockeys et ses nuits avec des boxeurs anglais; on le prendrait pour un maquignon, tant il en parle bien le langage. Ce n'est un parvenu de rien du tout, celui-là, c'est un déchu de tout! Et, tout prince qu'il est, je le tiens en piètre estime! Mais je ne puis comprendre, je l'avoue ceux qui ont pu, à force de travail, s'assimiler les sciences les plus ardues, et qui ne veulent pas apprendre la civilité puérile et honnête!

—Évidemment, mon père, dit Nadia, lorsqu'il s'arrêta pour reprendre haleine, vous avez raison sur tous ces points; seulement, je crois qu'avec le temps ceux dont vous parlez reconnaîtront la nécessité de ces formes extérieures, plus importantes en effet qu'elles ne le paraissent à première vue.

Le prince secoua la tête.

—Ne crois pas cela! dit-il. La Russie subit en ce moment la réaction d'un état de choses despotique qu'elle a accepté longtemps et contre lequel elle commence à se révolter. Tu voulais épouser un homme sans naissance; jamais Korzof ne se doutera de ce qu'il t'a épargné!... Mais je n'y aurais pas consenti, et nous aurions passé des années en désaccord, tandis que, grâce à lui, à son sacrifice, à sa grandeur d'âme, nous avons une vie heureuse, avec toutes les garanties d'honneur et d'avenir que l'on peut désirer. Tu avais cette lubie; elle ne s'était pas formée toute seule dans ton cerveau; d'autres que toi l'ont eue, mais ce n'étaient pas des demoiselles aussi entêtées; elles ont toutes épousé des chevaliers-gardes ou des attachés au ministère des affaires étrangères. Les hommes de ton âge n'ont pas échappé à ces faux sentiments d'égalité qui font rejoindre en bas ce que l'on devrait tâcher d'élever à soi... Déjà les manières sont moins correctes, moins sévères qu'autrefois...

—Mais autrefois on les poussait jusqu'à l'exagération!

—Et maintenant on exagère en sens contraire... Sais-tu, Nadia, que bientôt surgira en Russie ce qui existe déjà en Allemagne: une classe de gens, hommes et femmes, fort intelligents, savants même, qui voudront prendre d'assaut notre société actuelle, qui feront fi des bonnes mœurs comme des bonnes manières, et qui, à force d'abolir des supériorités, faisant table rase de tout, aboliront même la supériorité de l'intelligence, de sorte que, par une bizarre logique à eux particulière, chacun étant l'égal de tout le monde, le premier crétin venu sera l'égal de Platon! Et ce seront les parvenus de l'intelligence qui auront décrété cela! Sors-toi de là si tu peux!

—C'est qu'ils emploient le mot égalité dans deux sens différents: l'égalité morale et l'égalité devant la loi...