—À ma connaissance, vous n'avez pas de comptes à présenter, répondit tranquillement Korzof; il y a une quinzaine de jours, ma femme a accepté ceux que vous lui avez présentés; depuis, nous n'avons ordonné aucun emploi de nos fonds, ce n'est pas la saison des ventes;—il ne doit pas avoir été distrait un kopeck du capital d'exploitation resté entre vos mains; vous me le remettrez quand vous voudrez, dans une heure, par exemple, ou après le déjeuner, si vous préférez.

Stepline s'inclina en silence. On lui arrachait sa dernière planche de salut, qu'il espérait bien limer et rogner encore avant d'aborder au rivage. Il se dirigeait vers la porte, lorsque Korzof le rappela.

—Que comptez-vous faire désormais? lui demanda-t-il, mû par un sentiment de compassion pour cet homme qui se trouvait subitement déchu d'une situation héréditaire.

—Je compte habiter avec ma famille la maison qui m'appartient, jusqu'au moment où j'aurai trouvé une position qui me convienne, répondit Stepline en relevant la tête; je ferai du commerce. Je me servirai pour cela du petit capital que m'a légué mon père.

Il regardait Korzof avec une sorte de défi. Le docteur se leva tranquillement, et leurs yeux se trouvèrent sur le même niveau; Stepline baissa les siens. Le regard de cet honnête homme lui causait une sorte de rage.

—Votre père était un homme prudent, monsieur Stepline; je vous souhaite de faire fortune, dit Korzof.

—Je vous remercie, répondit l'intendant en refermant la porte.

Tout ceci n'avait pas duré deux minutes. Korzof regarda la petite pendule de voyage qui ne quittait jamais son bureau, et fut étonné du peu de temps qui suffit à changer une situation de fond en comble. Enchanté et encore tout ébahi, il courut annoncer la grande nouvelle à Nadia, qui ne pouvait en croire ses oreilles.

Une heure plus tard, Féodor apporta le capital d'exploitation et le remit aux mains de Korzof. Cette cérémonie s'effectua sans inutile échange de paroles. Deux heures après, les enfants de Nadia coururent à la fenêtre, attirés par un bruit de roues... Le drochki léger de l'intendant, traîné par deux excellents chevaux, disparaissait déjà dans la poussière sur la route qui menait au bourg voisin.

—C'est l'intendant qui vient de partir? demanda Nadia au vieux sommelier.