—Oui, madame. Sa femme et ses enfants iront le rejoindre la semaine prochaine. Il vient de vendre sa maison au doyen du village... une fois et demi ce qu'elle lui a coûté, et encore elle n'est pas neuve! Il s'entend aux affaires, celui-là! conclut le vieillard en secouant la tête d'un air de mécontentement.
Restés seuls, Dmitri et Nadia se regardèrent et éclatèrent de rire.
—Cela n'a pas été long, au moins! fit-elle. Tu t'entends, Dmitri, à donner un coup de balai. Eh bien, qui est-ce qui va être intendant, à présent?
—Sois tranquille; un proverbe prétend que faute d'un moine l'abbaye ne chôme pas... Quelque chose me dit qu'il y a en Russie plus d'intendants que de biens en disponibilité. Nous en trouverons un, bon ou mauvais.
—Et s'il est mauvais?
—Nous le changerons.
—Et en attendant?
—Nous restons! Et nous allons avoir des vacances, Nadia! Et les chers petits vont s'en donner, du bon air et de la liberté au soleil!
Les prévisions de Dmitri se réalisèrent de point en point. Il eut bientôt un intendant qu'au bout de huit jours il troqua contre un autre. La propriété n'en alla pas plus mal, d'après le proverbe russe qui dit: Un nouveau balai balaye toujours bien, et Nadia eut l'inexprimable soulagement de penser qu'elle était enfin débarrassée de cet homme dont la présence lui avait si longtemps inspiré une insurmontable répugnance.
Les deux mois de vacances s'écoulèrent comme un rêve. Nadia et son mari, débarrassés de tout souci, se croyaient rajeunis de plusieurs années, et au lieu de le descendre, pensaient remonter le cours de la vie. Sans le regret que leur causait la perte encore récente du prince, ils n'eussent jamais connu de temps plus heureux. Mais ce regret même était tempéré par la douceur de cette pensée: jamais rien n'avait affligé l'excellent homme depuis la mort de sa femme, qu'il avait tendrement aimée. Il semblait que la Providence eût voulu lui asséner le plus rude de ses coups en une seule fois, pour lui laisser ensuite couler l'existence la plus heureuse.