Elle avait eu le courage de se refuser le plaisir de les instruire elle-même, craignant d'amoindrir, dans les petits frottements inséparables d'une éducation même la plus sagement dirigée, cette grande dignité de la mère, qui ne doit pas se dépenser en détail dans les petites occasions de la vie journalière.

Nadia voulait être au-dessus des petites récompenses et des punitions de détail.

Ce qu'elle perdit en menues joies, elle le retrouva dans la tendresse profonde, dans la vénération attendrie de ses enfants, qui la voyaient toujours semblable à elle-même, digne et sereine comme l'incarnation de la Justice sur la terre.

Avant même que l'année de son deuil fût expirée, madame Korzof se conforma aux derniers avis de son père en resserrant avec le monde ces relations qu'elle avait laissées un peu trop se dénouer. Partout elle fut accueillie avec joie: le spectacle de son grand désintéressement, la simplicité avec laquelle elle s'était jadis détachée de ce qui est ordinairement le plus envié, avaient inspiré à son égard un respect qui serait facilement devenu plus froid que ce n'était nécessaire. En la voyant plus simple que jamais, en s'apercevant qu'elle ne cherchait à jouer aucun rôle ni à se poser sur aucun piédestal, ses amis, qui avaient toujours été fiers d'elle, se rapprochèrent; mieux connue, elle inspira plus de dévouement, et sans rien perdre en grandeur, elle gagna tout en sympathies.

Les fêtes de Pâques de l'année qui suivit furent très-brillantes; on sortait d'un deuil de cour, et chacun avait hâte de s'amuser; tout était prétexte à sauterie; on fit danser les enfants, afin de pouvoir danser soi-même une fois de plus. Les jolis enfants de Nadia, dont la beauté et la grâce étaient passées en proverbe, furent de toutes les fêtes, et leur mère n'eut garde de leur refuser cet innocent plaisir, encore sans inconvénient à leur âge.

Chez une de ses parentes, qui lui avait jadis servi de chaperon et qui, veuve sans enfants, mettait tout son plaisir à faire plaisir aux autres, Nadia remarqua un jour une jeune fille de quatorze ans environ, dont la figure, sans posséder rien de ce qui caractérise la beauté, rayonnait d'un attrait singulier.

La fillette était très-simplement vêtue d'une robe de mousseline blanche tout unie; un velours noir serrait les nattes de ses cheveux bruns, qui lui tombaient plus bas que la ceinture. Elle était assise sur un des bancs qui garnissent les salles de bal, près du piano. Un petit garçon de deux ans environ plus jeune se tenait près d'elle; ils ne se parlaient pas et ne parlaient à personne.

En voyant la maîtresse de la maison qui traversait le salon pour venir à elle, la fillette se leva, et très-simplement s'assit sur le tabouret du piano. Son frère se tint debout, prêt à tourner les pages de la musique placée sur le pupitre. Nadia les regardait tous deux, étonnée. La jeune fille se mit à jouer très en mesure, avec beaucoup de goût, pendant que les jeunes danseurs s'en donnaient à cœur joie.

—Qu'est-ce que c'est que cette petite qui fait si bien danser? demanda madame Korzof intéressée par ces deux enfants, qui n'avaient pas l'air d'être venus pour s'amuser, et dont l'excellente tenue était de tout point semblable à celle des mieux élevés parmi les petits invités.

—Ah! ma chère Nadia, fit l'excellente femme en s'asseyant auprès de sa nièce, c'est un triste roman. Ces petits sont d'excellente famille: leur mère était une princesse Rourief;—mais vous l'avez connue! Elle a eu le malheur d'épouser un viveur, qui l'a ruinée; il s'est pris à boire, et il a fini par mourir misérablement. Alors elle s'est mise à donner des leçons de piano pour élever les deux enfants que vous voyez là. Elle leur a donné la meilleure éducation qui se puisse imaginer; le petit était entré au gymnase, où il faisait d'excellentes études; la fillette, qui est un peu plus âgée, donnait déjà quelques leçons de piano aux petits commençants, lorsque la mère est morte d'une fluxion de poitrine, il y a un an à peu près. Voyez-vous d'ici les petits malheureux sans feu ni lieu?