—Je le refusai, sous prétexte qu'il était trop riche, trop noble, et surtout trop inutile, pour épouser une demoiselle également riche, noble et inutile...

—C'est alors, mes enfants, reprit Korzof, que votre mère, sollicitée par moi, mit pour condition à son consentement que je cesserais d'être riche, en consacrant ma fortune à construire cet hôpital;—que mon titre, que je suis d'ailleurs loin de déprécier, ne serait qu'un appoint à notre situation morale, et non pas un piédestal sur lequel nous nous hausserions à défaut de mérite personnel;—et enfin que je cesserais d'être inutile, en consacrant ma vie à la médecine. Vous voyez que votre mère a réalisé son programme; de plus, elle m'a rendu parfaitement heureux, et vous élève à merveille, ce qui prouve qu'elle a eu raison.

Les yeux des jeunes gens brillaient d'une émotion contenue, mais leur respect était si grand qu'ils n'osèrent la témoigner d'abord. Après un silence, pendant lequel Korzof et sa femme échangèrent un regard qui résumait leurs longues années de bonheur, Pierre se leva doucement de sa place, et vint baiser la main de sa mère, sur laquelle il appuya longuement ses lèvres, puis il alla rendre à son père le même hommage. Sophie avait caché sa tête sur l'épaule de Nadia, et tenait serrée une main du docteur. Marthe et son frère restaient immobiles, pénétrés d'une grande vénération pour ces êtres vraiment supérieurs, qui parlaient si simplement des grandes choses qu'ils avaient accomplies.

—J'ai eu raison dans le fait, reprit Nadia au bout d'un moment, pendant lequel elle avait revécu sa vie; ou plutôt le fait m'a donné raison; mais si votre père n'avait pas été l'homme qu'il est, je ne sais trop ce qui en serait advenu.

—Rien que de bon, ma mère aimée, fit Sophie; tu as l'âme trop grande pour que de toi soit venu autre chose que de noble et d'élevé.

—Ce n'est pas sûr, reprit madame Korzof. Dans tous les cas, j'ai changé ma manière de voir, car autrefois je n'aurais pu comprendre qu'on agît autrement; maintenant je ne me risquerais pas à conseiller à qui que ce soit de rompre ainsi avec toutes les coutumes sociales, et surtout de pratiquer les principes d'égalité qui faisaient alors ma force.

—Pourquoi as-tu changé, mère? demanda Pierre, devenu soucieux.

—C'est la vie qui m'a changée, répondit madame Korzof: à vingt ans, on ne voit qu'un côté des choses; en vieillissant, on court le danger de ne plus voir que l'autre côté. Ce qu'il faut tâcher de faire, c'est de voir les deux côtés avec une égale impartialité. Mais vous êtes encore bien jeunes tous les deux pour de si graves conversations, et nous aurons le temps d'en reparler. Que le récit de notre vie ne soit pas perdu pour vous, mes enfants, et qu'il vous apprenne à porter vos efforts vers le bien, comme nous nous sommes efforcés de le faire, votre père et moi.

Cette scène fut entre les enfants le sujet d'interminables causeries. Sophie surtout ne pouvait se lasser d'admirer sa mère, grandie soudain pour elle à la taille des héroïnes de l'histoire. Marthe ne demandait pas mieux que d'admirer sa bienfaitrice, à laquelle elle avait depuis longtemps voué un culte dans son cœur; mais avertie par les restrictions qu'apportait madame Korzof dans le jugement de sa propre conduite, elle pensait aussi que dans l'application des principes d'égalité qui avaient jadis séduit la noble femme, se trouvait la possibilité de certains dangers.

Sophie ne voulait rien entendre; grisée elle-même, à l'âge où l'on se forge le plus aisément des chimères, par l'atmosphère d'abnégations, de générosité, de charité universelle, qui circulait dans la maison paternelle, elle devint peu à peu plus enthousiaste, plus chimérique, que Nadia ne l'avait jamais été.