Souvent, dans leurs causeries, sa mère essaya de l'arrêter dans cette voie, mais il était bien difficile de faire entrer de force la sagesse dans la tête d'une fillette de quatorze ans, si développée qu'elle fût pour son âge. Dmitri, consulté par sa femme au sujet de ce débordement de jeunes aspirations, fut d'avis de les laisser s'épuiser d'elles-mêmes.
—Ne sommes-nous pas là, disait-il, pour en régler le cours, et au besoin l'arrêter?
La vie continua de la sorte à l'hôpital, pendant une heureuse année. Le dix-septième anniversaire de Pierre fut fêté en grande pompe. Après avoir terminé ses études par de brillants examens, il venait de se faire inscrire comme étudiant à l'Académie de médecine, estimant qu'aucune carrière ne pouvait être aussi honorable pour lui que celle de son père; son devoir n'était-il pas, d'ailleurs, de travailler sous ses ordres, et de le remplacer à l'hôpital, quand serait venu l'âge du repos?
Volodia, depuis un an, l'avait précédé dans cette voie, ne rêvant pas d'autre bonheur que d'être le second et l'ami de son cher Pierre, pendant le reste de sa vie.
Après la fête de famille, tout intime, un grand dîner réunit le soir ceux qui servaient sous le ordres de Korzof et tout ce qui de près ou de loin, parmi les relations même les plus éloignées, avait contribué à l'éducation de celui qui entrait de ce jour dans sa carrière d'homme.
La joie des convives était sincère; cette famille en qui s'étaient concentrés les plus nobles sentiments, était l'objet de l'amour et du respect universels; l'espoir de voir se perpétuer la tradition de tant de vertus était bien fait pour inspirer la satisfaction; ce jour fut dans la vie des enfants une date inoubliable.
Le lundi suivant, Korzof rentra soucieux; un nombre considérable de malades s'était présenté la veille à l'admission, tous présentant les mêmes symptômes bizarres d'une maladie oubliée depuis de longues années, et qui venait de faire une apparition dans des provinces éloignées. Jusqu'alors, rien n'indiquait qu'elle dût se révéler à Pétersbourg, où on ne l'avait encore pas étudiée, si ce n'est à l'état de cas isolés et sans gravité.
Interrogé par sa femme, Dmitri, pour la première fois de sa vie, essaya de lui cacher la vérité, et prétexta un surcroît de fatigue, causé par le nombre considérable des malades qu'il avait examinés ce jour-là.
Nadia était si bien habituée à croire son mari qu'elle accepta cette explication, mais le lendemain, l'hôpital étant plein, lorsqu'elle vit sur son visage la même expression anxieuse, elle se sentit troublée; elle fit quelques questions, et rencontra une volonté évidente de ne pas lui donner de réponse claire. Dès lors, elle redouta quelque calamité; mais sortant peu, elle n'avait pas encore eu l'occasion de s'éclairer au dehors, lorsque le troisième jour, Pierre en rentrant du cours dit tout à coup à Korzof:
—Est-ce vrai, mon père, que la peste s'est déclarée à Saint-Pétersbourg, et qu'elle nous a déjà enlevé plusieurs malades?