—Quand cela serait, répliqua Marthe, il faudrait encore nous y résigner, et lui pardonner ce travers pour l'amour de son père et de sa mère.
Elle regardait son frère et lut dans ses yeux qu'un tel travers serait pour lui la mort de tout ce que depuis l'enfance il cultivait religieusement dans son âme.
Il avait aimé Sophie comme il aimait Pierre, parce que c'était l'enfant de ses bienfaiteurs; puis cette affection dévouée avait pris une autre forme avec les années. Il l'aimait trop maintenant; il eût sacrifié sa jeunesse entière pour vaincre l'attrait puissant, l'irrésistible sentiment qui le donnait à elle tout entier; mais si l'on peut se défendre d'aimer lorsqu'on se doute du péril, il est autrement difficile de se reprendre lorsqu'on a laissé son âme s'en aller vers une autre à son insu. Il aimait Sophie, et bonne ou mauvaise, il l'aimerait toujours. Suivant qu'elle serait bonne ou mauvaise, elle remplirait de joie ou de douleur la vie de celui qui l'aimait.
—Enfin, dit-il, je ferai mon devoir, quoi qu'il m'en coûte.
Ils se serrèrent la main comme des camarades oui vont ensemble au feu. Dans toutes les luttes de la vie, ces deux êtres vaillants s'étaient serrés l'un contre l'autre et avaient marché côte à côte. Ce serait à jamais leur récompense et leur consolation.
Quand la famille se trouva réunie au thé du soir, Pierre, qui depuis quelque temps s'absentait volontiers à cette heure, se montra particulièrement aimable avec sa mère et sa sœur. Au moment où madame Korzof se préparait à rentrer dans sa chambre, son fils s'approcha d'elle pour lui dire bonsoir et lui baiser la main comme de coutume.
—Ma mère, lui dit-il, j'ai une requête à vous présenter. Me permettrez-vous d'amener ici un de mes camarades, étudiant en médecine comme moi?
—Qui est-ce? demanda Nadia distraitement.
—Il se nomme Nicolas Stepline, dit Pierre en rougissant légèrement.
—Stepline? répéta madame Korzof en cherchant dans sa mémoire. Son fils attendait sa réponse, un peu inquiet.—Est-il bien, ce garçon? Volodia le connaît-il?