—Où a-t-elle pris cela? fit la mère mécontente.
Là était la grande difficulté, l'obstacle presque insurmontable. Marthe reprit haleine avant de parler.
—Parce que vous ne vous occupez plus d'elle, dit-elle enfin, tout d'une haleine.
Nadia fit un mouvement si brusque que son livre, resté jusqu'alors sur ses genoux, tomba brusquement à terre. La jeune fille le releva et le déposa sur la table.
—Je ne m'occupe plus de ma fille? fit madame Korzof d'un ton froid. Est-ce elle ou vous qui dites cela?
—C'est elle qui le dit, et qui le pense; elle en souffre, elle en pleure, elle devient amère et injuste, parce que le cœur de sa mère, absorbé dans une irrémédiable douleur, n'a plus de pensées que pour son deuil. Ô ma bienfaitrice, mon cœur saigne pendant que je vous parle et que vous me regardez avec vos yeux courroucés,—et pourtant c'est vrai! Vous vivez avec votre cher mort, et vous ne voyez plus les vivants! si j'ose vous le dire, c'est parce que vos enfants souffrent... qui sait ce qu'ils auront encore à souffrir dans l'avenir, si vous laissez se détourner d'eux votre sollicitude maternelle!
Nadia se taisait; les lèvres pressées l'une contre l'autre, les yeux baissés, elle livrait une grande bataille à son orgueil.
—Sophie se plaint d'être négligée par moi? dit-elle enfin d'un ton radouci.
—Elle dit que vous ne l'aimez plus... Oh! ne soyez pas sévère pour elle! C'est l'excès de sa tendresse filiale qui l'égare.
Marthe se tut; le visage de madame Korzof avait pris une expression douloureuse et résignée qui commandait le silence.