—Je croyais qu'une éducation recherchée, pourrie, comme votre éducation de fils de famille, ne pouvait produire que des fruits secs, et voilà que je trouve en vous l'honneur de notre école! J'avais des préjugés, c'est ennuyeux de les perdre, on tient à ses préjugés!

Le moyen de ne pas être flatté? La jeune cervelle de Pierre se sentit toute grisée de ce compliment inattendu.

—Vous souvenez-vous que je vous ai battu, une fois? continua Stepline avec aplomb. Vous m'en voulez toujours, dites? Cela nous a coûté cher; mon père a été ruiné du coup, en perdant la place qui le faisait vivre.

C'était un audacieux mensonge, mais Stepline jouait le tout pour le tout. La partie était assez belle pour valoir cet enjeu.

—Comment! s'écria Pierre, mû par ce sentiment de générosité juvénile, absolument irraisonné, ridicule et stupide, qui fait faire tant de sottises et qui rend pourtant la jeunesse si sympathique,—c'était vous!

—Oui, c'était moi. Ma famille a payé ma brutalité par dix années de misère. Enfin, mon père m'a fait donner de l'éducation quand même, et je l'en remercie doublement.

—Ah! que je regrette, que je regrette... s'écriait Pierre en lui serrant la main.

De ce jour ils furent amis intimes. Le jeune Korzof tenait à se montrer aussi dépourvu de sentiments aristocratiques que son ami lui-même; il rougissait toutes les fois que celui-ci faisait allusion à sa naissance supérieure, au luxe de son existence, à la condition subalterne occupée jadis par Féodor dans la maison du prince. C'étaient autant d'épines que le malin Nicolas enfonçait dans sa chair à l'endroit le plus sensible; plus Nicolas doutait des goûts démocratiques de son nouvel ami, plus celui-ci s'enfonçait dans les exagérations de la nouvelle doctrine, si bien qu'il finit par se montrer plus radical que les radicaux eux-mêmes.

C'est à ce moment que Stepline demanda à être introduit dans la famille Korzof. Il lui tardait d'être reçu en hôte, sur le pied de l'égalité, dans cette maison où son grand-père avait exercé les fonctions de la domesticité.

—Que penses-tu de ma sœur? demanda Pierre à son ami, quand ils se revirent le lendemain de cette présentation.