—Que veux-tu que j'en pense? répondit l'autre d'un ton bourru. Elle a l'air assez intelligent, mais ces demoiselles du grand monde sont toutes des mijaurées.

—Ma sœur n'est pas une mijaurée! s'écria Pierre, piqué au vif par cette supposition. Ne saurais-tu croire qu'une jeune fille élevée dans les principes qui ont porté mon père et ma mère à se dépouiller de leur fortune comme ils l'ont fait, puisse être aussi intelligente que nous et partager nos idées?

—Si elle partage nos idées, c'est différent, grommela Stepline en cachant sa satisfaction; mais il faudrait le voir autrement que sur ta parole.

—Qui t'empêche de causer avec elle? tu verras que je ne t'ai pas trompé.

L'année de deuil était révolue. Cédant aux instigations de son nouvel ami, Pierre pria sa mère de lui permettre de réunir chez lui, une fois par, semaine, quelques-uns de ses meilleurs camarades.

Madame Korzof n'y mit point obstacle: chez elle, au moins, elle était certaine que son fils ne serait entraîné dans aucune erreur répréhensible. Vers dix heures, elle envoyait le thé aux jeunes gens dans l'appartement de Pierre. Un soir, celui-ci demanda la permission d'amener ses amis à la salle à manger... Depuis lors, tous les jeudis, après la conférence qui servait de prétexte à ces réunions, les trois ou quatre amis de Pierre furent admis dans la société des jeunes filles.

Ils ne s'en montrèrent pas charmés; pour la plupart, ils préféraient le cabinet de travail de Pierre, où l'on pouvait fumer à son aise; mais Stepline avait son idée. Insensiblement, il glissa près de Sophie dans une de ces intimités fréquentes en Russie entre jeunes gens et jeunes filles, où l'on cause comme si l'on était des camarades du même sexe, sans que la conversation dépasse jamais les limites des plus strictes convenances.

Les convenances étaient observées en effet le plus rigoureusement du monde; mais l'esprit déjà exalté de Sophie se trouva entraîné vers des régions inaccessibles au vulgaire, c'est-à-dire au sens commun. Les idées de sacrifice et d'abnégation qui avaient jadis dominé sa mère réapparaissaient en elle sous une forme plus moderne et plus dangereuse, car elle n'avait pas le contre-poids qui avait autrefois sauvé Nadia.

Celle-ci partageait toutes ses impressions avec son père, dont l'esprit doucement railleur la retenait à tout moment sur une pente dangereuse; Sophie ne disait pas à sa mère la moitié de ce qu'elle pensait. Du vivant de son père, elle ne lui cachait pas une de ses réflexions; mais la longue année de réserve qui s'était écoulée depuis l'avait habituée à concentrer ses idées en elle-même. Et puis une crainte vague l'avertissait que Nadia n'approuverait pas certaines choses... Sophie était déjà très loin dans la voie de l'erreur.

Au moyen du même semblant de sincérité bourrue qui avait si fortement agi sur l'esprit du frère, Nicolas Stepline s'empara de celui de la sœur. Il sut jouer habilement des sentiments généreux de cette enfant enthousiaste. Il peignit un état social dans lequel les grandes fortunes considéreraient comme un devoir d'honneur de s'allier à des familles pauvres; il exprima un profond mépris pour les femmes du monde qui vivent dans le monde: c'était seulement en se mêlant au peuple qu'elles purifieraient leur richesse impure.