Plus rusé encore qu'on ne l'eût pu supposer, il se garda bien de parler d'amour, mais seulement de devoir.
Il savait que Sophie ne pouvait s'éprendre de lui: il savait que cette jeune fille, élevée dans l'élégance et le goût le plus raffinés, ne saurait trouver de charmes dans un paysan mal dégrossi; mais il sut lui présenter le sacrifice d'elle-même comme un apostolat.
Il trouvait d'autant moins d'obstacles dans l'exécution de son projet, que ne faisant d'aucune façon la cour à la jeune fille, il ne pouvait être considéré comme dangereux ni par elle-même, ni par sa mère. Il parlait toujours à un point de vue général et ne faisait point d'allusions personnelles.
Cependant, averti par un instinct secret, Volodia le regardait avec une méfiance qui était bien près de devenir de la haine. Il essayait, soit par lui-même, soit par Marthe, qui partageait ses craintes, de se tenir au courant du changement qui se produisait dans l'esprit de Sophie. Peine perdue; celle-ci était devenue un livre fermé.
Enfin elle parla, et ce jour fut pour la famille Korzof une date bien douloureuse.
XII
Le jour anniversaire de sa dix-neuvième année, en présence de son frère, de Marthe confondue et de Volodia atterré, Sophie dit tranquillement:
—Ma mère, je vous demande l'autorisation d'épouser Nicolas Stepline.
À cette demande, si imprévue et à tous les points de vue si absurde, madame Korzof resta stupéfaite et crut avoir mal entendu.
—Je n'ai pas compris, dit-elle à sa fille, qui attendait sa réponse avec l'apparence du calme.