—Ce n'est pas le principe qui est répréhensible, Sophie, dit Volodia de sa voix grave, c'est l'application que vous en faites.

Jusque-là personne n'avait rien dit: tout le monde se mit à parler à la fois.

Seul, Pierre, embarrassé, restait muet. Cette scène n'avait pour lui rien d'imprévu: depuis trop longtemps il entendait émettre par son ami les idées auxquelles Sophie donnait aujourd'hui une consécration si douloureuse. Jusqu'alors ces idées ne l'avaient pas choqué. Tout à coup, à la pensée de voir sa sœur unie à Stepline, il reculait intérieurement et restait décontenancé.

—Mon frère, dit la jeune fille en se tournant vers lui, pourquoi ne viens-tu pas à mon aide?

Nadia regarda son fils d'un air sévère; c'était lui qui avait introduit Stepline dans la maison; il se trouvait être responsable en partie de ce qui arrivait.

—Eh bien, Pierre, continua Sophie, tu ne dis rien? Cent fois tu as approuvé ces idées; tu les trouvais alors grandes et généreuses: au moment où je les mets en pratique, vas-tu m'abandonner, toi aussi?

Madame Korzof regardait alternativement ses deux enfants avec une émotion douloureuse. Hélas! Marthe l'avait avertie trop tard. Pendant que, repliée sur elle-même, elle vivait dans ses souvenirs de veuve, elle avait laissé errer loin d'elle l'âme de son fils et de sa fille.

La bonne Marthe lut ses pensées sur son visage et s'approcha d'elle tout doucement. Nadia la comprit et lui serra la main sans parler.

—Je comprends, ma mère, reprit la jeune fille, que ma demande te surprenne; aussi je te demande de ne rien décider maintenant...

—Mais où prend-elle ce calme? s'écria madame Korzof, qui retrouva instantanément sa présence d'esprit; elle nous bouleverse avec ses idées insensées, et pendant que nous restons éperdus, elle raisonne tranquillement comme un général d'armée qui dispose ses troupes. Sophie, est-ce que je me serais trompée? est-ce que tu n'aurais pas de cœur?