—On a le droit et le devoir de chercher à se faire une haute position, répondit sévèrement Nadia, mais c'est à condition qu'on ne la devra qu'à soi-même. La fortune d'une femme ne peut pas être le marchepied de celui qui la recherche en mariage. Il doit avoir par lui-même quelque mérite, sans quoi il n'est pas ambitieux, il n'est qu'intéressé.

Pierre s'inclina silencieusement.

—La vérité, dit Nadia, la voici: c'est qu'il est dangereux de mettre des armes dans les mains des enfants. Vous jouez avec des sophismes, vous autres, et à un moment donné ils se retournent contre vous. En attendant que j'aie fait comprendre à Sophie de quelle folie elle veut se rendre coupable, tu diras à ton ami, mon fils, que je le prie de ne pas se présenter ici.

—Il ne viendra pas, ma mère, ne craignez rien, fit Pierre blessé; sa dignité...

—Ne me parle pas de la dignité d'un homme qui a exposé à la colère de sa mère la jeune fille qu'il prétend aimer, dit madame Korzof. S'il avait quelque noblesse de sentiments, il se serait présenté lui-même, au lieu de faire parler cette malheureuse enfant.

L'observation était d'une justesse si évidente, que Pierre en fut aussitôt convaincu. À vrai dire, il défendait Nicolas par générosité, par esprit chevaleresque; mais si madame Korzof avait tout à coup donné son consentement, il eût été le premier à faire des objections au mariage projeté.

Nadia rentra chez elle, Pierre sortit de son côté; la présence de Volodia lui faisait mal. Sans que jamais celui-ci eût rien témoigné de ses sentiments intérieurs, le jeune Korzof sentait que son véritable ami, le compagnon de son enfance et de sa jeunesse, était atteint dans le fond de son âme.

Restés seuls, Marthe et son frère s'entre-regardèrent tristement.

—Je m'en doutais, fit le jeune homme, répondant ainsi à la pensée de sa sœur, elle devait en arriver à quelque navrante folie; et puis, sais-tu, Marthe? elle ne nous aimait pas assez!

—Tu te trompes, s'écria Marthe, elle nous aime; mais depuis quelque temps, elle nous craint plus encore qu'elle ne nous aime, et c'est pour cela qu'elle s'écarte de nous. Elle sait bien, dans le fond de son esprit dévoyé, égaré, qu'elle a tort et que nous avons raison...