Déçue par un faux renoncement, par une menteuse apparence de grandeur, toute une classe de jeunes gens pensait et agissait de même dans ce milieu qui eût dû être intelligent, et qui devenait presque fou à force d'absurdité. Pierre s'aperçut que ce qu'il prenait pour des railleries inoffensives, adressées à son enthousiasme et à son exubérance, était en réalité une critique acerbe. Dans cette société de redoutables pince-sans-rire, qui avaient élevé l'indifférence à la hauteur d'une vertu, il se trouvait fourvoyé et malheureux. Il se retira peu à peu, et chercha à se rapprocher de Volodia.
Celui-ci lui fit bon accueil, mais il était devenu si triste et si grave que Pierre crut sentir là des reproches détournés. En réalité, Volodia n'y pensait pas, mais on ne fait pas le sacrifice des joies de sa vie sans qu'il vous en reste une ombre. Ainsi tout le monde se trouva malheureux dans cette maison, où tout semblait offrir à tous des garanties de bonheur.
Stepline banni ne renonçait point à ses projets. Avec une patience résignée qui ne lui imposait pas la moindre souffrance, Sophie au contraire supportait l'ajournement indéfini de ses projets; elle y eut même renoncé sans beaucoup de peine, si elle n'eût pensé que ce serait reculer devant la loi maternelle. Trop honnête et trop pure pour concevoir un instant la pensée de correspondre avec l'homme qu'on ne voulait pas lui laisser épouser, tout au plus regrettait-elle de ne pouvoir servir «l'idée» pour laquelle elle s'était jadis enflammée d'un si beau zèle.
Elle continuait avec Marthe ses promenades journalières, et de temps en temps rencontrait Nicolas Stepline, qui lui adressait un salut significatif. Elle y répondait par un bref signe de tête, car elle se sentait mal à l'aise et, à vrai dire, redoutait ces rencontres qui la laissaient mécontente d'elle-même.
Un jour, pendant qu'elle faisait avec Marthe des emplettes au Gostinnoï Dvor, celle-ci, ayant absolument affaire dans un magasin de parfumerie très encombré, la laissa au dehors, pendant qu'elle pénétrait au milieu de la foule.
C'était la semaine des Rameaux; on se pressait de faire les achats pour les cadeaux de Pâques, et à l'intérieur comme à l'extérieur des boutiques, on avait grand'peine à circuler.
Les petits commerçants ambulants assourdissaient les acheteurs de l'éloge et du prix de leurs marchandises; les marchands d'oranges étalaient leurs éventaires encombrés de fruits dorés; les Grecs pesaient avec un sourire aussi doux que leurs friandises, les pâtes diverses venues de Constantinople; les jouets à bon marché roulaient des trottoirs jusque sur la chaussée; partout c'était un brouhaha joyeux, au milieu duquel on distinguait les appels des isvochtchiks se disputant les clients.
Pensive, étonnée de ce tumulte qui ne se produit qu'une fois l'an, à cette époque consacrée qui précède le recueillement de la semaine sainte, Sophie regardait d'un œil distrait les étalages des boutiques d'orfèvrerie, lorsqu'elle se sentit toucher le bras. Elle leva les yeux; Stepline était devant elle.
—Eh bien? lui dit-il brusquement.
—Quoi? répondit-elle, avec une sorte de révolte contre cette façon cavalière de l'interpeller.