En rentrant à l'hôpital, le premier mouvement de Sophie fut de courir à sa mère. Celle-ci, un peu souffrante, gardait la chambre, et sommeillait sur sa chaise longue lorsque sa fille entra. Sophie s'approcha tout doucement, et resta immobile devant la chère endormie.
Les traits purs de Nadia s'étaient transformés peu à peu dans la lutte des années; le visage souriant s'était fait sérieux, un grand pli creusé par la douleur allait maintenant des yeux à la bouche, et bien des larmes avaient coulé par là; les cheveux bruns toujours lourds et magnifiques s'étaient presque par moitié marbrés de fils d'argent. Ce n'était plus Nadia Roubine, c'était madame Korzof, veuve, épuisée par la vie, et peut-être aussi en ces derniers temps par le chagrin d'avoir à souffrir dans ses enfants...
Sophie en la regardant sentit mille émotions passer dans son âme. Elle se ressouvint de sa mère au temps de sa jeunesse, et de sa joie lorsque, toute jeune femme encore, elle jouait avec son fils et sa fille dans les allées de Spask, lorsqu'elle les conduisait à ces bals d'enfants fréquents en Russie, où les mères jouissent de plaisirs si frais et si délicats, en voyant se développer sous leurs yeux les grâces enfantines de leurs chers petits. Nadia était tout autre, dans ce temps-là...
Un souvenir plus récent lui vint à la mémoire: peu de jours avant que l'épidémie meurtrière se déclarât à Pétersbourg, M. et madame Korzof étaient allés à une grande réception chez un haut personnage; Sophie voyait encore devant elle l'apparition radieuse de sa mère, vêtue d'une somptueuse étoffe de soie blanche aux plis magnifiques, parée de tous ses diamants, qui brillaient à son cou et dans ses cheveux, dont rien à cette époque n'altérait la couleur riche et sombre.
Trois ans à peine s'étaient écoulés depuis lors, et c'était une autre femme qui dormait sous les yeux de Sophie... La douleur avait fait son œuvre, et Nadia porterait à jamais la marque indélébile de la souffrance, plus impitoyable encore que celle du fer rouge.
La jeune fille, pénétrée d'un respect profond, d'un indicible regret, se laissa glisser à genoux près de la chaise longue, la tête entre ses mains, en disant tout bas:
—Ô ma mère!
Nadia fit un léger mouvement et ouvrit les yeux; le regard de sa fille, chargé de larmes, rencontra le sien.
—Tu étais là? fit-elle en se soulevant sur le coude.
—Je vous regardais dormir. Ô maman! j'ai été folle et bien coupable... Je vous ai fait de la peine, mais si vous pouviez voir dans mon cœur combien je le regrette!...